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Les conventions d’IDEX ne doivent pas être signées de façon précipitée.

le 16 mars 2012

Il a été demandé aux responsables des établissements impliqués dans la 2e vague d’IDEX de signer à la mi-avril une convention tri-partite IDEX – MESR (Ministère) – CGI (Commissariat Général à l’Investissement).

Le 8 mars, les 3 conseils de l’université Paris Sud réunis en congrès ont conclu : « Le congrès [de l’université Paris-Sud] refuse tout calendrier précipité et demande que toute formalisation d’un projet Paris-Saclay sous une forme contractuelle avec l’État fasse l’objet d’élaborations concertées avec l’université, le texte final avec ses annexes devant être validé par le conseil d’administration de l’université en préalable à toute signature avec l’État ». Au même moment, j’engageais un échange épistolaire avec Frédéric Dardel président de l’Université Paris-Descartes, impliqué dans l’IDEX "Sorbonne Paris Cité". Voici les principales raisons pour lesquelles une signature précipitée de cette convention me paraîtrait une erreur grave.

Si cette convention n’était qu’une formalité pour permettre le versement par l’Etat des moyens financiers promis, on pourrait souhaiter qu’elle soit en effet signée au plus tôt. Mais la réalité sera différente : la convention signée risque d’être lourde de conséquences contraignantes. Quant aux moyens, dans les faits, la première vague d’Idex n’a pas vu arriver les moyens promis au niveau annoncé. Mais surtout, on aurait tort de penser que cette convention ne sera pas contraignante.

L’IDEX Sorbonne Paris Cité, constitué de 4 universités (Paris 3, 5, 7,13) et de 4 autres établissements, l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), l’Institut national des langues et des civilisations orientales (INALCO), l’Institut de physique du globe de Paris (IPGP), l’École des hautes études en santé publique (EHESP), va devoir évoluer pour devenir une université mastodonte. Avec quel objectif ? Celui de grimper dans le classement de Shangaï. Un petit résultat sera forcément obtenu dans l’immédiat, mais il ne garantira en rien une évolution ultérieure positive. Rappelons en effet que les universités mastodontes existent aux USA, mais ne sont jamais les universités les plus réputées, lesquelles ont rarement plus que 10 à 30.000 étudiants. Avec un tel mastodonte, toutes les décisions importantes seront prises très loin de la base, des acteurs de l’enseignement et de la recherche. Cela commence tout de suite : les points critiques de la convention qui devrait être signée le 15 avril ne pourront pas être débattus dans les conseils des établissements concernés, comme celui de notre Université.

Cela aura des conséquences majeures en termes de gouvernance : il y aura un accord de consortium, et "l’Établissement coordinateur devra conclure avec les autres Partenaires, un accord précisant notamment la répartition des tâches, des moyens humains et financiers et des livrables [1]". Par ailleurs, " L’Etablissement porteur s’engage à affecter l’aide obtenue à la réalisation exclusive du Projet conformément à l’annexe financière (…) [qui doit correspondre] aux "Idefi [2] contenus dans son périmètre des aides prévues" : la répartition de l’argent de l’IDEX sera étroitement encadrée, pas question de l’utiliser au-delà du Peridex [3].

Ce mode de gouvernance est exactement le contraire de ce qui serait nécessaire. Il est bon qu’une université soit multidisciplinaire, et c’est le cas de la nôtre. Cette multidisciplinarité souhaitable n’est pas sans poser quelques problèmes : on voit bien, dans les séances du CS, que la coexistence du droit, des SHS, des maths ou de la biologie fait que souvent, à tour de rôle, on se sent incompétent ou mal informé, sans compter que des différences de modes de fonctionnement liés aux disciplines sont la source de difficultés de compréhension. Ces difficultés inévitables soulignent l’importance que fonctionnent correctement les corps intermédiaires, c’est à dire les UFR et leurs conseils, ainsi que les Instituts de recherche. La mise en place de l’Idex aura pour conséquence de renforcer l’importance de la superstructure, une superstructure qui aura des fondements d’autant plus fragiles que les acteurs au travail dans ces fondements n’auront plus aucune prise sur les décisions majeures prises au sommet, ni même de compréhension du fonctionnement de l’ensemble.

Les conventions seront également contraignantes, avec l’obligation de mettre en place un suivi très détaillé, et un grand nombre d’indicateurs, qui seront utilisés pour savoir si l’Idex continuera ou non à être financé. Il faudra développer toute un appareil propre à l’Idex, puisque’il faut prévoir

"1.1 Les coûts d’ingénierie supportés par l’établissement pour le montage des dossiers et les frais occasionnés pour préparer et assurer le démarrage des projets entrant dans le champ de l’IdEx ;

1.2 les coûts de prestations assurées par des tiers et les coûts internes de fonctionnement liés au suivi de la mise en oeuvre des instruments et des projets de l’IdEx et à leur évaluation (mise en place de la gouvernance, recueil des indicateurs, enquêtes et études) ;

1.3 les coûts des personnels statutaires affectés à la mise en oeuvre de l’IdEx, à son suivi, aux différents axes et instruments et aux projets qui en résultent, hors leur rémunération principale et les charges sociales associées ;

1.4 les coûts des personnels non permanents affectés à des tâches directement liées à la mise en oeuvre et au suivi de la stratégie d’ensemble de l’IdEx, des différents axes et instruments et des projets qui en résultent ;"

Nous serons donc bardés d’indicateurs, et il y aura des frais importants pour faire fonctionner l’armée administrative d’autoévaluation (évocatrice de la fable "La Fourmi et le lion"). Dans le document "IDEX_convention_méthodologie", le mot enseignement revient 1 fois, recherche 11 fois, indicateur 49 fois !

L’engagement tête baissée, sans précaution, dans l’Idex aura aussi un impact sur les principes de fonctionnement au quotidien, avec une exacerbation de la concurrence tous azimuts et la mise à mal des principes de mutualisation et de coopération. On a déjà vu l’impact de ce type de concurrence (organisée par la LRU, amplifiée par les IDEX) sur le fonctionnement des Ecoles Doctorales. Puisque Paris 6 est une université concurrente, dans un Idex concurrent, plus question qu’une Ecole Doctorale concerne à la fois P5 et P6. Avec P6, c’est désormais la guerre pour la subsistance (les bourses doctorales). Une guerre absurde, sans aucun fondement scientifique. Même au sein de l’Idex, on peut craindre que lorsqu’un peu d’argent arrivera, et qu’il faudra dire combien revient à Sciences Po, à l’IPGP ou à Paris Descartes, à nouveau chacun tirera de son côté, défendra son morceau. Et au sein des établissements existants, ce sera la guerre entre ceux qui font partie du Peridex et exigent leur dû, plusieurs fois supérieur à celui de ceux qui sont hors Peridex, et qui en appelleront en vain à la solidarité.

Ils appelleront en vain car les règles auront été établies dans la convention du 15 avril, qui, si elle est signée à cette date, sans que les personnes concernées puissent en mesurer les conséquences. Est-ce un hasard s’il est demandé aux responsables de l’Idex de signer cette convention une semaine avant le premier tour des présidentielles ?

Le débat sur l’avenir des Idex, (et, question liée, celui des universités hors Idex) est loin d’être clos. Dans l’hypothèse probable où ils ne seraient pas supprimés, au moins faut-il prévoir de pouvoir adopter des modes de fonctionnement qui se détournent radicalement de l’esprit qui a présidé à la conception des Idex. Autrement dit, il faudra veiller à des dispositifs permettant de garantir plus de transparence, de collégialité, de solidarité, qui ne confondent pas une université avec une entreprise. De telles modifications profondes ne seront plus possibles si elles sont bloquées par des conventions hâtivement signées.

Des conventions d’IDEX signées à la veille de l’élection présidentielle seraient contraires à l’intérêt de nos universités.

Alain Trautmann, membre du Conseil Scientifique de l’Université Paris Descartes

[1] Citations extraites de différents documents officiels : "ANR-IDEX-convention type", et "IDEX-convention-méthodologie"

[2] Un sigle de plus (nous en manquions pour constituer une Novlangue complète). Non, ce n’est pas le chien d’Asterix, ce sont les " projets sélectionnés dans le cadre de l’appel à projets “ Initiatives d’excellence en formations innovantes”

[3] Peridex = périmètre de l’Idex. Au sein de l’université Paris 5, seul un tiers des personnels sont dans des équipes faisant partie de ce périmètre.