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l’insoutenable légèreté de M. Aghion

le 22 août 2012

Le journal en ligne Médiapart a choisi le cœur de l’été pour nous livrer les dernières pensées de M. Aghion sur les universités. Faut-il y voir une perte d’aura de ce grand économiste (médaille d’argent du CNRS) qui a beaucoup répondu aux commandes de l’État en rédaction de rapports.

À titre d’exemple, il corrédige en 2006 (avec Elie Cohen et Jean Pisani-Ferry) un rapport "Politique économique et croissance en Europe" qui préconise un renforcement de la dérèglementation du marché des biens et de la libéralisation du marché des services en affirmant

La dérégulation financière ne semble pas avoir d’impact significatif sur le chômage. [1]

Dans son entretien avec Médiapart P. Aghion se félicite d’avoir participé au programme des investissements d’avenir, d’abord par un rapport puis en étant membre du jury. Le journal oublie de rappeler qu’il était en fait juge et parti, ayant œuvré depuis des années à l’élaboration du rapprochement de Dauphine et de l’ENS qui se concrétisa par la sélection du projet Paris Sciences et Lettres lors du premier tour des IDEX, un conflit d’intérêt qui avait été souligné par Le Monde [2].

Mais revenons sur le fond :

  • Les laboratoires et les universités ont perdu un temps précieux et beaucoup d’argent à élaborer des projets qui correspondent au cadre imposé par le programme et aux prétentions ministérielles (être visible de Shangaï). P. Aghion s’en réjouit : "On a vu des enseignants-chercheurs qui ne se parlaient pas faire équipe. Il fallait vraiment secouer le prunier." La recherche a-t-elle avancé d’un iota après toutes ces élaborations de projets de fusion et de définition du périmètre d’excellence ? Les scientifiques ont-ils attendu ces remises en cause des structures de la recherche pour avoir des échanges scientifiques ? Évidemment non ! seuls les politiciens l’affirment, eux qui sont éloignés de ceux qui font vraiment fonctionner la recherche et l’enseignement supérieur dans des conditions de plus en plus ardues.
  • La recherche sur projet ne peut que s’appuyer sur des structures existantes, elle ne peut donc se substituer aux crédits de base, mais pour P. Aghion l’ANR est une réussite : "Mais déjà elle a joué un rôle positif pour stimuler la recherche dans différents domaines ainsi que dans le processus d’organisation du jury Idex." et à la question Faut-il des financements récurrents, sur du plus long terme ? il répond simplement "Cela dépend des domaines".
  • René Ricol, commissaire général à l’investissement, avait insisté que le programme d’investissement d’avenir n’était pas une politique d’aménagement du territoire mais P. Aghion découvre qu’il a créé des déserts : "Je pense qu’il faudrait une troisième vague. En effet, au lieu d’avoir huit universités d’excellence, comme c’est le cas aujourd’hui, il faudrait qu’il y en ait plutôt quatorze ou quinze, ce qui permettrait de couvrir le territoire national et d’éviter les déserts"
  • Par ce programme, le gouvernement a repris le peu d’autonomie qu’il avait concèdé aux universités et les regroupements forcés ont surtout permis d’échapper aux lambeaux de démocratie qui avaient subsisté dans la LRU. Cela s’est fait par le passage à la structure de grand établissement qui concentre le pouvoir, et les candidatures se sont souvent passées dans un déni d’information et de concertation. Ainsi certains CA d’universités n’ayant eu les dossiers de projets qu’après coup ou en version tronquée [3], mais M. Aghion n’a rien vu.
  • enfin la référence au CNRS n’apparait qu’une fois : "Le système d’enseignement supérieur français était bien trop rigide avec ces séparations entre CNRS et université, entre grandes écoles et université, entre recherche et développement industriel. " On voit que pour M. Aghion, le CNRS fait partie de ce qui ne marche pas, ce grand établissement qui a porté pendant des décennies l’essentiel de la recherche française n’a pourtant pas à rougir de son bilan. Actuellement, seuls les laboratoires qui ont suffisamment de personnel administratif CNRS peuvent porter et gérer les projets qu’il est nécessaire de monter par suite du choix politique de la recherche par projet. C’est un choix très coûteux, mais à la question Comment financer le supérieur ? l’économiste répond " J’ai choisi de ne pas aborder cette question maintenant".

ps. On croit comprendre, en lisant M. Aghion, que le but du grand chambardement est de réformer la formation des élites dont le problème avait été résumé par Laurent Schwartz ainsi "Les bons professeurs ne sont pas devant les bons étudiants". La difficulté avait été contournée par l’ouverture des enseignements en École aux universitaires nommés dans des universités, avec rémunérations supplémentaires conséquentes, un système dont SciencesPo Paris a beaucoup profité (entre autres). Le stade ultime est de faire des universités d’élites. Ce qui est sacrifié ici est la formation du plus grand nombre et l’élévation de la nation (on sait qu’au pays d’Oxford et Cambridge l’illettrisme progresse et le nombre d’inscriptions à l’université vient de baisser de 7%, d’après The Guardian).

[1] source Wikipedia

[2] Pour plus de détails lire ce texte d’Henri Audier

[3] voir sur ce site les exemples de Saclay et Lorraine