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Sauver une "Autre" Recherche....

Parce que pour nous la Recherche n’est pas liée, même indirectement, à la recherche du profit mais à l’émancipation de l’homme...

Par Alain Dutech, CR INRIA, le 6 janvier 2004

Bien qu’en accord avec certains points et arguments de la pétition "Sauver la Recherche", nous ne l’avons pas signée. Nous proposons une autre pétition, pour une recherche qui ne soit pas liée à l’idéologie dominante de profit, concurrence, propriété, ...

Depuis plusieurs années maintenant, les universités et les organismes liés à la recherche en France (CNRS, INSERM, INRA, INRIA, etc ?) subissent une re-structuration dont les conséquences négatives sont dénoncées par un grand nombre de chercheur(e)s : la pétition électronique « sauvons la recherche », que les médias ont relayé, recueille aujourd’hui plus de 45000 signatures émanant pour l’essentiel de la partie la plus visible des personnels de la recherche : enseignants-chercheur(e)s, doctorant(e)s, chercheur(e)s, post-doctorant(e)s, ingénieur(e)s ? Cette vaste mobilisation électronique dénonce la diminution constante des crédits et des embauches alloués à la recherche ainsi que les pratiques contestables et l’absence de transparence quant à la distribution des fonds publics.

Bien qu’en accord sur ces points, nous refusons pourtant de signer cette pétition, car d’une part l’argumentation qui sous-tend cet appel à « sauver la recherche » est pour nous inacceptable, et d’autre part les catégories de personnels les moins visibles médiatiquement, qui participent et sont indispensables à l’activité de recherche, n’y sont mentionnées nulle part alors que la précarité économique les touche en premier lieu : outre les étudiants en manque chronique de bourses d’études, ce sont en effet les personnels techniques et administratifs qui subissent de plein fouet les restrictions budgétaires, au travers de l’utilisation devenue courante de Contrats à Durée Déterminée (CDD), souvent à temps partiel imposé, toujours dans des conditions de précarité financière et psychologique. Pour ne citer que cet exemple, les personnels administratifs de l’INIST à Nancy ont raconté publiquement lors de la journée de mobilisation du 29 janvier 2004, comment du jour au lendemain on leur avait annoncé que leur revenu serait divisé par deux ! Car ce ne sont pas seulement les crédits strictement alloués à la recherche et aux emplois de chercheur(e)s et enseignants-chercheur(e)s qui diminuent, mais bien l’ensemble des crédits servants aux missions de service public.

Nous ne pouvons concevoir de défendre la recherche publique sans avoir ce point de vue global et solidaire : pour nous, les personnels de la recherche sont toutes celles et ceux qui participent à la vie des laboratoires, des unités de recherche et des organismes qui y sont associés.

La pétition « sauvons la recherche » réclame l’ouverture d’assises nationales de la recherche. Très bien ! Pourquoi pas ? Nous sommes bien entendu favorables à la discussion ; mais certainement pas dans le cadre restreint que nous propose cette pétition : à notre sens en effet, la proposition de ce texte, ainsi que l’ensemble des argumentations qui le composent, sont malheureusement totalement imprégnés d’une pensée libérale que nous combattons de toutes nos forces. Si discussion saine il doit y avoir, nous pensons qu’elle doit inclure de facto un débat sur la place de la recherche au sein du système socio-économique et non pas s’en affranchir en intégrant un quelconque discours politique comme toile de fond incontournable.

Non, nous ne défendons pas la recherche « afin de suivre l’accélération de l’évolution économique associée à la production des connaissances [1] » ; car partout, nous voyons cette « évolution économique » engendrer les inégalités les plus flagrantes. Non, nous ne désirons pas « former les jeunes générations de manière compétitive [2] » ; nous désirons au contraire inciter ces jeunes générations à l’esprit d’entraide et développer une pédagogie émancipatrice tant vis à vis des connaissances que nous leur transmettons que vis à vis d’une quelconque pensée unique. Non, nous ne voulons pas que le gouvernement injecte « l’argent [fédéral] dans la recherche académique, afin de disposer de la recherche la plus innovante possible [3] » pour travailler main dans la main avec l’industrie privée comme cela se passe aux Etats-Unis d’Amérique. Car là aussi nous voyons partout comment le grand patronat se sert de ces « innovations » : depuis les travailleur(e)s d’Asie du Sud-Est sous-payés et surveillés dans leurs moindres gestes grâce à une électronique dernier cri, en passant par les terribles accords de l’OMC sur les médicaments génériques qui, sans exagération, condamnent à mort les millions de malades du SIDA du continent africain, les exemples ne manquent pas qui montrent que les éventuels bienfaits d’une recherche asservie profitent bien peu aux pauvres tandis que ses méfaits sont malheureusement en progrès constant.

Et non, nous ne voulons pas d’une recherche ni d’une université adepte de la concurrence, de la propriété intellectuelle, de l’élitisme et des pôles d’excellence, car nous considérons que toutes ces notions sont étrangères à l’idée que nous nous faisons de la recherche ; ces idéologies sont inhérentes au système de production mis en place dès les premiers jours du machinisme : une économie purement productiviste, indifférente au bien-être socio-économique des populations, et qui génère aujourd’hui un véritable apartheid social au niveau mondial.

Notre défense de la recherche est indissociable de notre refus catégorique de cautionner et d’accepter les soi-disant nécessités que nous impose le système économique actuel.

Pour nous, la recherche n’est pas automatiquement quelque chose de bon en soi et son objectif ne se limite pas au seul développement des connaissances. L’objectif de la recherche est aussi et surtout de participer à l’émancipation de l’être humain, et si pour satisfaire à cet objectif il faut s’élever contre l’idéologie dominante, eh bien c’est un devoir que de le faire !

[1] Tiré de la pétition "Sauver la Recherche"

[2] Tiré de la pétition "Sauver la Recherche"

[3] Tiré de la pétition "Sauver la Recherche"