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La recherche publique pour quoi faire ?

le 4 avril 2003

Les restrictions budgétaires sans précédent qui frappent la recherche publique aboutiraient si elles étaient maintenues à l’arrêt rapide d’un grand nombre de programmes. Différentes analyses ont montré l’importance de la recherche technologique dans l’avenir économique et politique d’un pays. Ces analyses démontrent l’absurdité et l’incohérence de ces décisions quand l’actualité témoigne des dangers d’un monde dominé par une puissance unique qui a toujours investi massivement dans la recherche pour accroître sa richesse et sa puissance militaire. Dans cette logique, la restriction actuelle des budgets de la recherche, signe l’impuissance de notre pays à plus ou moins brève échéance.

Le contexte économique difficile d’aujourd’hui pourrait nous conduire à justifier l’effort national de recherche par les retombées économiques et la puissance militaire qu’elle nous procurerait demain. Cependant les retombées technologiques de la recherche ne constituent pas son unique justification. Un certain nombre de chercheurs n’ont pas pour (unique) vocation de produire la richesse de demain. Pour eux, la recherche est aussi la passion de comprendre pour comprendre, non pour dominer le monde, mais pour accroître la liberté, comprendre pour échapper à l’obscurantisme, … ou à l’idéologie d’une quelconque puissance dominatrice s’arrogeant le droit de décréter seule du Bien et du Mal. Nous ne pouvons ignorer que le développement technologique soumis aux seules lois économiques tend irrémédiablement à accroître les inégalités non seulement entre les nations mais aussi entre citoyens d’un même pays. Il n’est plus unanimement perçu comme un moyen d’augmenter le bien-être, mais souvent comme un facteur de régression : l’automatisation n’a jamais été utilisée pour libérer des servitudes, mais contraint de plus en plus d’individus à l’assistance en supprimant des emplois ; la marchandisation à outrance des connaissances en biologie et médecine pose de plus en plus de problèmes éthiques ; la volonté unique de « se rendre maître et possesseur du monde » (R. Descartes), aboutit inéluctablement à sa destruction …

Les restrictions budgétaires actuelles s’inscrivent dans une volonté plus large de finalisation et de privatisation de la recherche française entreprises depuis plusieurs années. La diminution permanente des crédits publics a conduit les laboratoires à se tourner vers des financements privés ou associatifs. Cette évolution serait normale si elle conduisait à une meilleure prise en charge par le secteur privé d’une partie de l’effort de recherche national. Dans les faits, elle a surtout conduit à accroître la tendance à la finalisation et à la parcellisation des connaissances, et a découragé les jeunes de faire de la recherche en augmentant leur précarité et en leur offrant le chômage à 32-35 ans comme seule perspective. Le CNRS, organisme pluridisciplinaire par excellence, a été conçu pour organiser des coopérations nouvelles entre les disciplines. La logique de l’efficacité pour l’efficacité en a fait depuis longtemps une cible privilégiée des gouvernements de droite. Cette évolution finaliste, a pris un nouvel essor aujourd’hui avec les annonces simultanées des annulations de crédits à la recherche trois fois supérieures aux annulations globales de budget et le lancement d’un grand Plan Cancer dont la recherche fondamentale sera totalement absente. Cette évolution est inefficace à long terme, puisque la technologie de demain se nourrit de la recherche fondamentale d’aujourd’hui, mais surtout elle tend à ne retenir de la recherche que sa capacité à produire de la technologie et à augmenter les richesses des individus et des peuples, de moins en moins nombreux, qui la possèdent.

La recherche, comme l’éducation, doivent faire partie des priorités nationales qui ne peuvent être évaluées uniquement en terme de valeur ajoutée et de retour sur investissement. Appliquée à la recherche, la logique du marché contribue à fragmenter les connaissances et les savoirs en disciplines de plus en plus nombreuses et incapables de communiquer. Or, « connaître, c’est, dans une boucle ininterrompue, séparer pour analyser, et relier pour synthétiser ou complexifier » (E. Morin). La spécialisation est une étape nécessaire qui permet l’analyse et fait progresser la technologie. Seule sa contrepartie de synthèse, par essence non finaliste et non rentable, permet aux individus de comprendre et de dominer les nouvelles connaissances, de relier les savoirs et de faire vivre la démocratie. Cette recherche ne peut être développée qu’au sein de grands instituts pluridisciplinaires favorisant la communication et l’interrelation des disciplines, et seule permettra de diminuer le clivage entre les sciences « dures » et leurs applications technologiques d’une part, la philosophie, l’éthique et la politique d’autre part.