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De l’excellence jusqu’à en crever.

SNCS Hebdo

le 18 novembre 2015

Dans une interview à l’AEF, le nouveau « professeur d’économie des institutions, de l’innovation et de la croissance » au Collège de France, Philippe Aghion, se fait le chantre des Idex, dans un style flamboyant que personne, sauf lui, n’ose plus utiliser. L’excellence, bien sûr, tout pour l’excellence ! Pour lui, « les idex devaient être un périmètre d’excellence bien identifié et géré par une structure sui generis dirigée par un président, élu par un board essentiellement composé de membres extérieurs ». On est sans doute bien mieux « dirigé » par ses copains extra-universitaires, de préférence non-spécialistes, que par d’incontrôlables collègues désignés, comble de l’horreur, par un processus électoral … L’ennemi est montré du doigt : « La France est bloquée par les corporatismes excessifs, et le CNU est un corporatisme. C’est une aberration française. » Ce que M. Aghion appelle « corporatisme », d’autres (dont nous) l’appelleraient plus volontiers « évaluation par les pairs ». Lorsqu’on surfe sur le star-system (M. Aghion rappelle à tout bout de champ qu’il a enseigné à Harvard), il peut être logique de préférer le star-system au jugement collégial du Conseil national des universités. Avec M. Aghion, hélas, le gouvernement semble avoir trouvé son gourou. Un professeur qui, à la fois, se proclame « de gauche » et félicite le gouvernement d’avoir conservé les Idex et d’en rajouter une couche sur le Plan d’investissements d’avenir, il fallait l’inventer ! C’est fait. À quand une politique plus respectueuse pour la recherche et l’enseignement supérieur ?

Christophe Blondel, trésorier national du SNCS-FSU

Le professeur Aghion, après sa récente leçon inaugurale, a été interviewé au Téléphone sonne, le 10 novembre, sur France Inter. Soutenant que nous sommes « dans une société où chaque individu est sa propre entreprise » (un économiste de gauche, on vous dit ...) et où chacun doit avoir la possibilité et, partant, le devoir d’innover, il a parfois laissé l’interviewer bouche bée. Pas le moins du monde ébranlé par le conseil, envoyé par une auditrice, de dépasser la simple idée de « faire pipi plus loin que les autres », notre professeur d’innovation a, avec aplomb, vanté les mérites d’une compétition généralisée rendue, selon lui, acceptable, par l’esprit de coopération que lui conférerait la dénomination polie de « coopétition » …

Rarement à ce niveau (supposé pourtant le plus élevé) le simplisme aura atteint de tels sommets. À la question : « que pensez-vous du niveau de rémunération monstrueux des grands patrons ? » M. Aghion répond « C’est un peu un star-system, je n’ai pas une opinion tranchée là-dessus ». À la question « Lutte des classes, ça vous dit quelque chose ? – Le capitalisme s’est formé avec une grande méfiance des uns contre les autres, mais il y a des sociétés qui ont montré qu’on peut cogérer. » Bref : tout va bien, il n’y a pas de problème, renonçons seulement à nos acquis sociaux et mettons-nous à faire, tous, gentiment, de l’innovation !

Il faut quelque audace pour défendre une telle thèse tout en se proclamant schumpeterien. Schumpeter lui-même soulignait au contraire, pour caractériser l’innovateur, qu’« agir avec assurance hors des sentiers battus et vaincre les résistances requiert des capacités qui ne se rencontrent que dans une petite fraction de la population »†. En outre l’innovation, même génératrice de croissance, ne se résume pas à l’élan de créativité joyeuse que décrit M. Aghion. La « destruction créatrice » fait des dégâts : y « risquent de devoir périr beaucoup de firmes qui seraient pourtant capables de continuer à vivre vigoureusement et utilement … »‡. Elle pousse le système à sa perte, en cas de capitalisme incontrôlé.

À l’innovation, nous avons consacré en 2013 un numéro de la Vie de la recherche scientifique, VRS n°395. On y retrouvera un aperçu des difficultés et des inconnues qui l’accompagnent. Nos collègues Marc Neveu et Claudine Kahane, co-secrétaires généraux du SNESup, y dénonçaient déjà le caractère chimérique du plan d’action en faveur de l’entreprenariat étudiant, censé faire de chaque étudiant un apprenti-innovateur. Malheureusement pour M. Aghion, les ressorts de l’innovation sont beaucoup plus compliqués que le mécanisme uniformisé qu’il prône : un peu plus d’innovation, un peu plus de mobilité (M. Aghion refuse d’utiliser le vilain mot de précarité) et la croissance sortirait de la machine. La diversité, l’hétérogénéité, la localité, les sinuosités des chemins multiples qui mènent à l’innovation - qui peut aussi bien descendre plus ou moins directement d’une invention que résulter de circonstances devenues favorables - le facteur humain, essentiel dans le succès ou l’échec des éclosions innovatrices, sont, sinon ignorés, du moins passés au rouleau compresseur d’une globalisation déconcertante.

Ce simplisme n’en est pas moins une révélation. L’existence de M. Aghion a une vertu : elle lève le voile sur la pensée qui sous-tend l’action du gouvernement. On se demandait comment M. Macron pouvait penser que plomber le transport ferroviaire en lui lâchant des milliers d’autocars dans les pattes allait faire du bien à l’économie. On le voit maintenant – M. Macron assistait en bon élève à la leçon inaugurale du maître - c’est du Aghion ! C’est une innovation, donc c’est tout bon.

En ce qui concerne l’enseignement supérieur et la recherche (ESR), M. Aghion est un récidiviste. Son rapport « d’étape » de janvier 2010 sur « L’excellence universitaire » venait en effet à point nommé soutenir le lancement des premières Initiatives d’excellence. Rapport plein de bonnes intentions (de celles dont la route de l’enfer est pavée ...) mais n’en préconisant pas moins déjà une sujétion totale et immédiate de l’enseignement supérieur aux impératifs de la compétition internationale et de la croissance … Rien sur la formation générale. Rien sur la recherche fondamentale. Une vision complètement malthusienne de l’université, vouée à se concentrer au bénéfice, à courte vue, de quelques happy few.

Ce n’est pas sur ces idées délétères qu’on peut fonder l’avenir d’un pays. Au contraire de cet élitisme délirant et de cette obsession d’« excellence » mortifère, dérives que rejette, à juste titre, la communauté scientifique, le SNCS demande, à l’heure où l’on débat du budget, que soient enfin donnés à l’ESR les moyens d’une politique de formation et de recherche à la hauteur des besoins du pays.

—  Syndicat national des chercheurs scientifiques (FSU) 1, place Aristide Briand - 92195 Meudon Cedex Tél. : +33 1 45 07 58 70