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Lettre ouverte des chercheurs expatriés à Jacques Chirac

Par Etienne HERZOG, le 29 février 2004

Monsieur le Président de la République,

Bien que coûteuse et à risque, la recherche est une activité indispensable à l’économie d’une nation. Un pays ne peut maintenir un développement économique durable, une industrie innovante de pointe et un rayonnement international sans un secteur de recherche vaste et puissant.

Alors qu’une mobilisation sans précédent en France fédère de nombreux chercheurs contre la politique d’abandon de la recherche publique pratiquée par votre gouvernement, nous souhaitons rappeler qu’une part importante du potentiel humain de recherche français travaille actuellement à l’étranger. A la suite de leur thèse, de nombreux docteurs de notre génération, formés en France, acquièrent ainsi une expérience professionnelle internationale, dite « post-doctorale ». L’accueil fait aux jeunes scientifiques français par de nombreux pays, notamment les Etats-Unis, mais aussi le Japon ou nos voisins européens, souligne les qualités de notre formation. Cependant notre expérience, acquise notamment lors de ces nombreuses collaborations internationales, ne profitera pleinement à la France que si notre savoir-faire est rapatrié.

L’absence d’engagements fermes et à long terme de l’Etat pour la recherche publique favorise le départ progressif, non seulement de chercheurs à l’origine de progrès scientifiques et techniques, mais aussi des industries de pointe et de leurs centres de recherche, qui ont besoin d’une recherche fondamentale forte ; cela détruit des milliers d’emplois dans notre pays. La France, si elle ne réagit pas, va très rapidement perdre sa compétitivité sur de nombreux marchés clefs, et elle se condamne à ne garder que des emplois répondant à des services de proximité évidemment nécessaires, mais insuffisants pour son développement. Faute d’offrir un cadre attractif et dynamique à la recherche et l’innovation, elle voit partir son meilleur atout, son potentiel humain.

Quatre cent mille Européens travaillent actuellement aux Etats-Unis dans le secteur de la recherche et du développement (1). D’ici à 2010, les Etats-Unis prévoient de recruter sept cent mille chercheurs de plus et les budgets de recherche y sont en constante augmentation. Les rapports rédigés pour votre gouvernement le disent, M. le Président, « la France arrive, en 2000, au 2e rang derrière l’Allemagne pour la présence de jeunes scientifiques venant d’obtenir leur diplôme et s’expatriant aux Etats-Unis, avec environ 3 000 chercheurs » (2).

Nous avons été formés dans les écoles, les lycées et les universités français et, pour grand nombre d’entre nous, nous avons fait notre thèse au sein de laboratoires français. Notre pays a largement investi dans notre formation, et il serait normal qu’il bénéficie de nos compétences. La France peut-elle se permettre le luxe de former des docteurs qui iront faire fonctionner les laboratoires étrangers (le rapport Cohen-LeDéault estime à environ 130 000 euros le coût de formation d’un docteur) ?

La recherche française est actuellement à un tournant : de nombreux chercheurs et enseignants-chercheurs de laboratoires publics partent à la retraite et sont remplacés par des emplois à durée déterminée. Les chercheurs ont pourtant montré, par la qualité et les débouchés de leurs travaux, la valeur du modèle français d’emplois pérennes. S’il est utile d’avoir un volet d’emplois temporaires complémentaire, si des réformes sont indiscutablement nécessaires au niveau du recrutement, de l’évaluation et de la gestion des carrières, supprimer cet atout de notre système enlève l’une des principales raisons que des chercheurs français ou étrangers peuvent avoir à s’établir en France, en dépit de salaires et des conditions de vie inférieures. Le risque est grand de détourner encore plus les jeunes générations des carrières scientifiques.

Par ailleurs, la recherche et l’enseignement supérieur sont étroitement liés, car une grande partie de la première est effectuée par les enseignants-chercheurs dans des instituts et des laboratoires à tutelle mixte organisme de recherche et établissement d’enseignement supérieur. Dès lors, le désintérêt des jeunes chercheurs pour les métiers de la recherche fragilisera inéluctablement la qualité de la formation proposée dans l’ensemble du supérieur, ce qui en aval portera atteinte au potentiel humain des entreprises et des administrations. Notre capacité à appréhender les crises politiques et sociales a également besoin d’une recherche dynamique en sciences humaines et sociales. Ainsi, à terme, c’est l’intégralité du système éducatif qui risque de s’effondrer car, de l’école maternelle au lycée, les enseignants sont majoritairement formés à l’université.

Monsieur le Président, au-delà de la menace sur les professions de chercheur et d’enseignant-chercheur, il s’agit de la richesse intellectuelle et de la compétitivité future de notre société, et de sa capacité à faire face à la complexité du monde.

Souhaitez-vous laisser l’image d’un président complice de la destruction du rayonnement intellectuel de notre pays ? Nous sommes persuadés que réduire les dépenses de recherche ne pourra qu’aggraver le retard économique de la France. Le résultat de ces économies de bouts de chandelle est la disparition d’emplois hautement qualifiés, qui ne peut qu’immobiliser un peu plus notre pays, incapable alors de saisir les chances offertes par les découvertes. Cette situation n’est pas irréversible, Monsieur le Président, mais nécessite la mobilisation rapide de moyens financiers et de plans d’actions pour redynamiser la recherche scientifique.

Les chercheurs sont prêts à remettre en question les habitudes prises au cours des dernières décennies : les réflexions menées par le collectif « Sauvons la recherche » en sont la preuve. C’est une chance à saisir pour assurer l’avenir de notre pays. Nous devons créer de façon durable les environnements scientifiques, logistiques et financiers propices au développement et à la création des entreprises de haute technologie en France. Nous devons aussi promouvoir l’emploi des docteurs en dehors de la recherche académique, tant dans les entreprises que dans l’administration. Partout dans le monde anglo-saxon, le docteur d’université est un cadre créatif et efficace, pourquoi pas en France ? Il faudrait pour cela que le titre de docteur soit reconnu dans les conventions collectives et dans la haute fonction publique, d’autant que l’harmonisation européenne en cours nous y incite.

L’Europe est le cadre nouveau dans lequel la recherche française doit implanter son développement. Nous soutenons vigoureusement le souhait de la Commission européenne de doubler son effort de recherche et développement. Cependant cela ne doit pas être un prétexte pour réduire d’autant le budget national de recherche. Cela doit être au contraire l’occasion d’investir de nouveaux moyens en France pour accompagner l’intégration des instituts français dans la construction de l’Europe de la recherche.

La France est notre pays, celui de nos racines, de notre culture, de nos proches, pour certains d’entre nous aussi de notre conjoint et de nos enfants. Notre voeu le plus cher serait de trouver, en France, un poste d’avenir, qui nous offre des défis à relever, associés à une perspective de carrière. Malheureusement, à l’heure actuelle, rien ne nous laisse supposer que cet espoir puisse un jour se concrétiser. Aujourd’hui, expatriés dans différents pays, nous vous posons ces questions : pourquoi préparer un retour en France, alors que le nombre des recrutements de jeunes chercheurs est en forte diminution, les conditions de travail souvent déplorables et les salaires beaucoup plus faibles ? Pour se battre à longueur d’année, afin d’obtenir des crédits qui seront ensuite annulés sur décision gouvernementale ?

Le plus raisonnable ne serait-il pas de se résigner à faire carrière à l’étranger, assurés d’y trouver un poste accompagné de moyens de travail décents, avec des perspectives de carrière à long terme et un salaire nous permettant d’envisager quelques vacances en France ? Devons-nous continuer à nous battre et à nous user pour tenter, coûte que coûte, de rentrer dans un système français dont le seul avantage à nos yeux actuellement est de nous permettre de vivre dans notre pays d’origine ?

Monsieur le Président, si la crise actuelle n’est pas transformée en tremplin pour l’activité de recherche de notre pays, alors les prochaines ruptures technologiques nous placeront du mauvais côté de la « fracture » face à l’Asie et aux Etats-Unis. Hors de toute considération partisane, Pierre Mendès France et Charles de Gaulle avaient reconnu la priorité absolue de la recherche scientifique, pour la grandeur, le progrès et le prestige national, et donné à la recherche française les moyens de son expansion.

Nous refusons le choix qui nous est proposé : se résigner à quitter définitivement notre pays ou abandonner notre métier. Mais au-delà de ce dilemme, monsieur le Président, nous souhaitons vous poser cette question : quel avenir souhaitez-vous construire en France pour les générations futures ?

(1) Selon Time Magazine (19 janvier 2004).

(2) Académie des technologies, Avis remis à Mme Claudie Haigneré, ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles Technologies, Rapporteur : Danièle Blondel, le 18 décembre 2003.

Paru dans le Figaro du vendredi 27 février 2004

Signataires : Des expatriés de la recherche française : Damien Baigl, physico-chimiste, université de Kyoto (Japon) ; Cyril Berthet, biologiste, National Cancer Institute, Frederick (Etats-Unis) ; Guillaume Bonello, astrophysicien, Istituto di Astrofisica Spaziale e Fisica Cosmica, Rome, (Italie) ; Christophe Colas, biologiste, Theravance Inc, South San Francisco, (Etats-Unis) ; Fabienne Goldfarb, physicienne, Institut für Experimentalphysik, Vienne (Autriche) ; Arnaud Grégoire, biologiste, Universiteit van Stellenbosch (Afrique du Sud) ; Etienne Herzog, biologiste, Max Planck Institut für experimentelle medizin, Göttingen, (Allemagne) ; Nicolas Legrand, biologiste, Academic Medical Center, University of Amsterdam (Pays-Bas) ; Marc Lemonnier, biologiste, Centro de Investigaciones Biol ?gicas (CSIC), Madrid (Espagne) ; Jean-François Moyen, géologue, Universiteit van Stellenbosch, (Afrique du Sud) ; Yves Nomine, biologiste, Mayo Clinic, Rochester (Etats-Unis) ; Hervé Perdry, mathématicien, Universidad de Cantabria, Santander (Espagne) ; Latif Rachdi, biologiste, The Rockefeller University, New York, (Etats-Unis) ; Marc Reinholdt, chimiste, University of Illinois at Urbana-Champaign, Urbana (Etats-Unis) ; Vincent Rossetto, physicien, Max Planck Institut für physik komplexer systeme, Dresde (Allemagne) ; Frank Yates, biologiste, Children’s Hospital, Boston (Etats Unis).

Collectif.des.expats@free.fr