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Propositions pour une restructuration de la recherche fondamentale biomédicale

Par Daniel Corcos, le 2 mars 2004

Ces propositions concernent uniquement la recherche fondamentale biomédicale, mais certaines de ces propositions pourraient être appliquées dans d’autres domaines.

Les deux éléments du problème qui conduisent à considérer la nécessité d’une restructuration sont les suivants : la médiocrité de la recherche fondamentale biomédicale en France, en regard de son financement ; la paupérisation d’une quantité croissante de chercheurs (ceux qui ne sont pas titulaires d’un poste dans la fonction publique). Ces deux éléments sont intriqués de la manière suivante : si la recherche est de mauvaise qualité et le statut social bas, alors les individus brillants vont se détourner de la recherche, ce qui en aggrave la médiocrité. Si la recherche est médiocre, cela peut être un argument utilisé par le gouvernement pour ne pas la financer, ce qui va accroître la paupérisation des jeunes chercheurs.

La médiocrité de la recherche biomédicale française (comparée à l’ensemble de la communauté européenne) est attestée par le nombre de prix Nobel de médecine au cours des 20 dernières années et n’est donc pas un problème nouveau ( Et si l’on parlait scientifiquement de la science ). Les indicateurs bibliométriques semblent indiquer une aggravation (qui pourrait être liée à la détérioration du statut social des chercheurs non statutaires). Comme on l’a vu ( La crise de la recherche fondamentale biomédicale, notre système, tel qu’il est organisé, est caractérisé par une absence de demande de chercheurs et par une forte demande d’aide technique masquée par le fait que la récompense de cette aide technique se fait sous la forme d’une titularisation dans le cadre " chercheur ". Dans ce contexte, le problème de l’évaluation devient secondaire. En effet, le but de l’évaluation est de permettre aux chercheurs qui occupent des positions importantes de les conserver ou de les améliorer et d’obtenir de la main d’œuvre, et il est atteint. Il est tentant de relier la médiocrité des performances du système à ce que j’ai appelé la confusion des rôles. Un bon argument est que dans un domaine où la confusion des rôles n’intervient pas, comme la recherche en mathématiques, les performances françaises sont bonnes (jugées par le nombre de médailles Fields). Néanmoins, à la limite, c’est une hypothèse que l’on peut mettre entre parenthèses, si l’on dispose de moyens permettant de faire une évaluation.

Comment évaluer, et qui ou quoi évaluer ? Contrairement à ce que pourrait penser un non-scientifique, l’évaluation de la production scientifique ne relève pas de la méthode scientifique qui essaye d’établir un modèle de la réalité en procédant par vérifications et réfutations. L’évaluation scientifique repose sur l’importance attribuée à des travaux, et comporte nécessairement une part d’arbitraire. Il est clair que si on attend l’obtention d’un prix Nobel, l’évaluation est bien tardive. L’évaluation par un indicateur bibliométrique (nombre de publications, multiplié par le facteur d’impact des revues) peut se faire au bout d’un temps beaucoup plus court. Même si cette méthode souffre de nombreux biais, elle constitue un système régulé, car une revue scientifique peut difficilement maintenir un facteur d’impact élevé si elle publie des articles sans importance. L’utilisation des facteurs d’impact est certainement quelque chose de très critiquable, notamment au niveau individuel. Il ne faut pas oublier néanmoins que cette évaluation est largement utilisée actuellement à l’échelle de l’individu, et de manière très inopportune car elle ne tient pas compte de la notion de rendement. En théorie, on ne peut comparer un chercheur qui a 15 personnes sous sa direction et une masse de financements à un chercheur travaillant seul avec très peu de crédits que si l’on divise la production scientifique par l’effectif et les financements. En pratique, dans notre système actuel, le chef de la grosse équipe sera crédité, outre ses publications, de sa capacité à diriger 15 personnes et à obtenir des financements. Ce qui constitue une aberration économique paraît tout à fait naturel dans notre système d’évaluation. La raison en est que le système d’évaluation essaye au maximum de préserver les structures en place. La prise en compte du rendement aurait un intérêt évident, en rendant les conseillers scientifiques des associations caritatives moins avides des crédits qu’ils s’auto-distribuent, s’ils pensent que ce financement peut les desservir. Une amélioration majeure du système d’évaluation par les publications et les facteurs d’impact viendrait de la comparaison, non des individus, mais de modules, ensemble de travailleurs scientifiques choisis librement par un administrateur, modules dont on peut évaluer les performances en divisant la production bibliométrique par le coût salarial et matériel. Cette méthode ajouterait de la souplesse à une évaluation bibliométrique en incluant dans les modules différents domaines de recherche. Les modules seraient périodiquement (tous les 5 ans par exemple) mis en compétition. Les administrateurs les moins performants seraient remplacés et les nouveaux administrateurs auraient la possibilité de modifier comme ils le désirent les équipes du module. Le pourcentage de directeurs non reconduits doit être suffisamment important pour que l’objectif de rendement soit maintenu. Cette compétition devrait permettre de simuler une " économie de marché " dans un système ou il n’existe pas de rentabilité financière, et faire naître une demande en chercheurs, qui est absente dans notre système. Elle aurait au final les qualités de l’objectivité et une certaine souplesse liée à la marge de manœuvre de l’administrateur.

Le deuxième problème de la recherche biomédicale est la paupérisation des jeunes chercheurs, qui est la conséquence de l’inadéquation entre les possibilités d’emploi et le nombre de doctorants ( La crise de la recherche fondamentale biomédicale ). On ne peut plus accepter d’en rejeter la responsabilité sur les entreprises qui ne veulent pas engager de doctorants. Il est temps de reconnaître que l’augmentation du nombre de bourses de thèses était une erreur. Si l’on a eu autant de mal à l’admettre, c’est d’une part par démagogie (il faut toujours se placer du côté des plus nombreux), d’autre part parce que cela correspondait aux besoins en mains d’œuvre, renforçait les rapports d’activité des laboratoires et enfin parce que ces bourses étaient auparavant pratiquement auto-distribuées entre les laboratoires organisateurs des DEA, ce qui posait un problème pour les candidats méritants. Olivier Postel Vinay a condamné l’élitisme dans la recherche, mais en recherche biomédicale, il n’intervient pas. Le diplôme requis pour entrer dans un organisme de recherche est celui de docteur d’Université et l’on ne trouve pratiquement plus de polytechniciens dans les candidats au recrutement, ce diplôme y conférant apparemment peu d’avantage. A l’opposé, l’élitisme est de mise en recherche mathématique. Or la recherche française en mathématiques est de bonne qualité, alors que la recherche biomédicale est médiocre. Il faut noter qu’Olivier Postel Vinay condamne également le fonctionnariat. Dans cette perspective d’une régulation par l’offre et la demande, on peut imaginer que l’élitisme soit superflu, voire gênant. Mais il me paraît extrêmement nuisible que le système associe le fonctionnariat et l’absence d’élitisme, comme c’est le cas actuellement. Quant au problème du fonctionnariat, il me paraît non pertinent, car la recherche en mathématiques est bonne malgré le statut de fonctionnaire des chercheurs. Comme il ne me paraît pas forcément souhaitable, et encore moins réalisable de défonctionnariser la recherche fondamentale, il est donc nécessaire de rétablir une certaine dose d’élitisme. Cet élitisme aurait à la fois l’intérêt de rassurer les étudiants brillants sur leur avenir dans la recherche publique, et leur donnerait également un atout lors du recrutement par le secteur privé. Par ailleurs, bien que l’objectif principal de cet élitisme soit d’améliorer le statut social des jeunes chercheurs en sciences biomédicales, il pourrait contribuer à l’amélioration de la recherche. Il me paraît en effet très préjudiciable pour la qualité de la recherche biomédicale qu’un certain nombre de chercheurs ne sachent pas ce qu’est une fluctuation d’échantillonnage, ni comparer deux pourcentages, ce que l’on peut voir malheureusement. La focalisation du gouvernement sur le nombre de fonctionnaires avec l’instauration de CDD est un mauvais choix. Alors que la proposition de Postel Vinay, bien qu’irréalisable pour des raisons politiques, avait des aspects intéressants pour les performances de la recherche, la création de CDD reproduit le pire travers de la fonction publique : un système énorme mais paralysé qui nécessite une armée de non statutaires pour pouvoir fonctionner. Il est amusant de constater que la création de ces CDD correspondait aux désirs de certains des mandarins signataires de la pétition, qui se plaignaient de ne pas avoir assez de pouvoir sur leurs subalternes. Malheureusement pour eux, ils ont vu arriver ce cadeau en même temps que des restrictions de crédits. Un autre problème posé par les projets gouvernementaux est celui de l’orientation de la recherche. Celle-ci répond à deux préoccupations : la première est de restreindre les financements (à des programmes prioritaires) ; la deuxième est de donner un rôle à l’Etat dans la gestion de la recherche. Si l’Etat veut restreindre le financement de la recherche publique, c’est son droit, mais il n’y parviendra pas mieux en fixant les orientations de la recherche fondamentale. En effet, toute l’expérience accumulée dans différents domaines indique que les découvertes de la recherche fondamentale ne sont pas prédictibles, et donc à terme orienter la recherche signifie diminuer ses performances globales (cf. article : Pilotage de la recherche médicale : l’expérience de Cochin). Il faut également noter que ce n’est pas un homme politique qui décide des orientations de la recherche, mais des conseillers scientifiques dont l’avis n’est pas neutre, et cela est vrai quel que soit le gouvernement. Est-ce à dire que l’Etat doit donner un chèque en blanc aux chercheurs ? La réponse est non. La recherche fondamentale a besoin d’un système de recrutement et d’évaluation limpide, et l’Etat peut et devrait veiller à ce que les critères de mérite soient respectés, non pour des raisons de justice, mais pour que la recherche biomédicale qu’il finance redevienne performante. Pour finir, le problème des brevets qui est fréquemment mis en avant doit être discuté : Le premier point est que c’est avant tout l’industrie qui dépose les brevets. Comprendre pourquoi l’industrie française ne dépose pas assez de brevets, pourquoi elle ne développe pas les inventions, est une chose importante, mais cela concerne très peu la recherche fondamentale. Il faut noter que la recherche fondamentale biomédicale britannique est une des meilleures du monde et que la Grande-Bretagne dépose peu de brevets. Si notre pays est intéressé par la production de brevets parce qu’il y voit une possibilité de retour sur investissement, c’est bien. Mais encore faut-il poursuivre la logique économique jusqu’au bout. Ce n’est pas tant le nombre de brevets qui est important que ce qu’ils rapportent relativement à leur coût. Pousser la multiplication des brevets de manière artificielle n’a aucun intérêt. Le moyen le plus rationnel de rendre le système cohérent est d’associer l’inventeur au bénéfice mais également au coût du brevet.

Une première version de ce texte a été déposée sur le site de France Culture et a donné lieu à une discussion que vous pouvez y suivre.