L’Association "Sauvons la Recherche" Groupes de travail Comités loc. et transv. Université de printemps 2011 EUROPE
Accès thématique Emploi et précarité Communiqués de SLR Actualités communiqués partenaires
Médiathèque Les archives Documentation revue de presse Tribunes et Contributions
accueil contact plan du site admin
caractères +caractères -
article
réactions (0)

Compétitivité et performance

Par Daniel Corcos, le 6 février 2004

Il me paraît extrêmement inquiétant pour l’avenir de la recherche fondamentale de faire appel à la notion de compétitivité, comme c’est le cas dans la lettre au gouvernement du 7 janvier. Cette notion tend à suggérer au public que les chercheurs qui font de la recherche fondamentale sont en compétition pour un même objectif. Si l’on excepte de très rares situations, comme la chasse aux gènes de maladies héréditaires, la très grande majorité des travaux scientifiques ne relève pas d’une compétition acharnée et les innovations qui constituent des révolutions scientifiques non plus. La notion d’une compétition entre scientifiques pour un même objectif revient à accréditer l’idée que l’on peut gagner certaines des compétitions en limitant le nombre d’objectifs. Dès lors, pourquoi s’opposer à des projets gouvernementaux qui vont dans ce sens ? Par l’expérience, nous savons que les tentatives pour créer des axes prioritaires en recherche biomédicale au cours des dernières années ont été des impasses. Si l’on s’obstine néanmoins à parler de compétitivité, on laisse penser que c’est parce que les objectifs fixés étaient trop nombreux et qu’en concentrant davantage les thématiques, on va arriver à réussir à vaincre dans une compétition illusoire. En réalité, il existe bel et bien une compétition acharnée entre scientifiques, mais elle se déroule entre scientifiques du même pays, et elle concerne l’obtention de ressources : locaux, personnel, financement. Elle occupe la plus grande partie de l’activité des chercheurs et des universitaires, et je doute qu’il soit nécessaire de renforcer davantage cette compétittion stérile. La notion de compétitivité est largement utilisée par les instances d’évaluations : le projet d’un candidat (à un poste, à un financement, etc...) est-il compétitif ? Répondre à une telle question reviendrait dans la majorité des cas à connaître l’état des connaissances sur le sujet, et les projets de toutes les équipes au niveau international, ce qu’ignore le candidat lui-même bien qu’il soit le mieux placé pour répondre, et qui de toute façon intervient très peu puisque la compétition scientifique pour un objectif est rare. En pratique, l’évaluation de la compétitivité par les instances repose sur l’état des ressources : le candidat a-t-il suffisamment de moyens à sa disposition ? Ainsi est constitué un système parfaitement circulaire ou les ressources n’arrivent qu’à ceux qui en ont déjà. Réussir dans ce système, c’est arriver à trouver un moyen d’augmenter ses ressources, ce qui est stérile au niveau global, car les ressources sont en quantité limitée. En dehors de la perte de temps et du frein à l’innovation que constitue ce système, il pousse les individus à remplacer la quête de l’objectif par la quête des ressources, avec cette conséquence dramatique : alors que le financement de la recherche par l’Etat est majoritaire de manière à garantir une recherche indépendante (et il existe des domaines où cela est crucial, comme l’évaluation d’un médicament), la quête des ressources pour des raisons de compétitivité entraîne un pilotage extérieur et aboutit à la disparition des conditions d’indépendance qui définissent l’activité scientifique.

Il n’est pas question de laisser penser que la communauté scientifique ne veut pas avoir à rendre de comptes et refuse l’évaluation. Pour cela, je propose de remplacer la notion de compétitivité par celle de performance. La performance, contrairement à la compétitivité, estime l’activité passée et non future, en accord avec l’imprédictibilité des découvertes. La performance s’appuie sur les indicateurs bibliométriques utilisés couramment en évaluation, à ceci près qu’il s’agit d’un rendement, obtenu en divisant les valeurs obtenues grâce aux indicateurs bibliométriques par les ressources (financement global, effectif). On peut naturellement critiquer les facteurs d’impacts, pour toutes sortes de raisons, mais il s’agit actuellement de la moins mauvaise méthode d’évaluation. Pour atténuer les limitations (qui sont quand même très importantes) des facteurs d’impacts, j’ai proposé d’utiliser des modalités d’application de l’évaluation de la performance suivant le schéma décrit dans l’article : Propositions pour une restructuration de la recherche fondamentale biomédicale . L’intérêt majeur de chiffrer la production scientifique est d’arriver à mesurer un rendement, ce qui affranchit du problème de la compétition pour les ressources, libérant des moyens en même temps que du temps pour les chercheurs.