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La crise, par Edouard Brézin

le 3 mars 2004

La recherche est en crise ; une mobilisation sans précédent des chercheurs s’est traduite par un mouvement de très grande ampleur et a trouvé dans les media un écho tout à fait inhabituel qui, nous l’espérons, permettra à nos concitoyens de mesurer la gravité de la situation. Il est frappant de constater que le mouvement de protestation considérable que suscite l’asphyxie de notre recherche n’a pas été provoqué par une annonce de réduction de crédits ou de postes mais par une affirmation des plus hautes autorités de l’Etat de la priorité qu’elles accordaient à la recherche ; ce discours était tellement démenti par les faits qu’il a suscité la colère de toute la communauté scientifique, révélant une crise de confiance sans précédent.

La Société Française de Physique a tenté à plusieurs reprises d’attirer l’attention de tous sur la vérité de chiffres présentés souvent à travers une argumentation visant à masquer la réalité des choses. C’est ainsi que notre bureau en Avril 2003 s’était adressé à nos membres pour les avertir des aspects fallacieux de l’argumentation justifiant les gels de crédits et les coupures. Les sociétés savantes , SFP, Société Mathématique de France, Société de Mathématiques Appliquées et Industrielles et plusieurs sociétés du monde de la biologie se sont adressées en commun à plusieurs reprises aux plus hautes autorités du gouvernement sur des questions concernant l’avenir de notre recherche, le rôle des sciences à l’école, le Palais de la découverte ? Nous sommes intervenus avec la SMF auprès de la direction du CNRS au sujet des postes de visiteurs de nos laboratoires (qui semblent rétablis) , auprès de la Direction du CEA pour souligner l’importance et la qualité de la recherche en physique conduite au Commissariat (mais la situation est bien inquiétante).

Bref nous avons tenté d’être chaque fois que nous le pouvions l’ONG porteuse de l’expression de notre communauté, bien que notre force ne puisse être que celle que nous donnent nos membres. Notre recherche vit donc une crise financière, une crise des postes pour les jeunes, et aussi une crise grave des vocations pour la physique. Les statistiques n’enregistrent pas tous ces cas d’élèves brillants, parfaitement formés , attirés par les sciences, qui s’en détournent avant de s’engager dans une thèse lorsqu’ils découvrent les conditions matérielles qui seront les leurs ; je l’ai constaté personnellement à plusieurs reprises au cours des années récentes.

C’est dans ces conditions qu’il faut analyser le discours sur les postes temporaires, et d’abord sur le post-doctorat. J’ai participé il y a plusieurs années aux travaux d’un groupe, qu’animait le Professeur Ourisson, sur le devenir des docteurs. Nous y avons entendu beaucoup de monde, et en particulier des décideurs du monde économique. Leur opinion était formulée de manière très claire :  ? nous voulons bien à la rigueur des docteurs ès sciences à la sortie de la thèse, (mais de préférence munis d’un diplôme d’ingénieur)  ? nous ne voulons pas de quelqu’un qui est issu d’un stage post-doctoral. En effet nous voulons les former nous-même et les anciens post-docs sont trop âgés pour être "adaptables" à notre entreprise, Pourquoi sommes-nous là si singuliers comparés aux autres grands pays ? Vaste question mais je crois que les entreprises chez nos voisins, dont les dirigeants sont aussi issus des laboratoires, considèrent que le stage post-doctoral est une valorisation et non un handicap. En d’autres termes le succès du post-doctorat repose sur son acceptation par l’ensemble du tissu économique, et pas simplement sur la logique interne à la recherche. Dans ces conditions il ne me semble pas souhaitable de développer l’emploi de post-docs français en France. (En revanche je pense que nous manquons cruellement de positions post-docs pour de jeunes étrangers.)

A fortiori, les postes de cinq ans qu’il est proposé aujourd’hui d’instaurer, n’auront donc pas d’autre issue qu’une entrée très aléatoire dans la recherche et l’enseignement publics, et il est bien clair qu’une telle organisation aura pour effet de détourner encore plus de la recherche ceux qu’il serait le plus nécessaire d’y attirer. Je ne suis pas de ceux qui pensent que notre système est parfait et je souhaiterais qu’il évolue sur bien des plans, mais ce qui est proposé là n’est pas une solution : c’est une mesure anti-jeunes et anti-recherche.