L’Association "Sauvons la Recherche" Groupes de travail Comités loc. et transv. Université de printemps 2011 EUROPE
Accès thématique Emploi et précarité Communiqués de SLR Actualités communiqués partenaires
Médiathèque Les archives Documentation revue de presse Tribunes et Contributions
accueil contact plan du site admin
caractères +caractères -
article
réactions (13)
Accueil / Les archives / Archives 2002-2003 / Textes en débat / Et si on parlait scientifiquement de la science ?

Cela avait l’apparence de la science, la couleur de la science, l’odeur de la science, mais ce n’était pas de la Science : c’était « Le Grand Gâchis » de O. Postel-Vinay.

Et si on parlait scientifiquement de la science ?

le 25 mars 2003

On pourrait se féliciter qu’à la faveur des articles de Postel-Vinay dans « La Recherche » et de son livre « Le grand Gâchis », il y ait enfin un débat sur la politique de la recherche en France. Analyses, critiques, confrontations, propositions sont indispensables pour faire progresser notre système de recherche. Et c’est souhaitable. Encore faut-il qu’il y ait débat, et ce n’est pas la spécialité de « La Recherche ». Encore faut-il aussi qu’il y ait une approche dépassionnée, honnête, rationnelle, nuancée par secteur, et ce n’est pas la caractéristique du livre de Postel-Vinay.
Un tel pamphlet ne mériterait pas en lui-même une réponse. Toutefois, dans sa dernière conférence de presse, notre ministre ayant repris l’argumentaire de Postel-Vinay (P-V dans la suite), pour justifier la récession des moyens de la recherche publique civile, il paraît nécessaire de répondre à cette campagne de dénigrement de notre recherche.

De la construction du livre

Il paraît que pour construire un roman policier, il faut commencer par écrire la fin. Pour comprendre le livre de P-V il faut comprendre ce qu’il veut, in fine, à toute force démontrer. A toutes forces, quitte à n’utiliser que les statistiques qui lui sont utiles, quitte à tordre la situation pour qu’elle entre dans sa démonstration, quitte à ne choisir que les exemples ou les disciplines qui la conforte, quitte à oublier des éléments majeurs qui la contredisent. Tout s’éclaire si on sait ce qui doit être assassiné, à savoir et pêle-mêle : l’Etat, les Grandes Ecoles, l’ENA, mais aussi les organismes de recherche, les statuts de titulaires, les instances universitaires ou d’organismes où siègent des élus, et bien sûr les syndicats. A partir de là, il construit « sa » vérité.
Le polar commence par le meurtre en direct, celui de la recherche française, dont des indicateurs trop bien choisis montrent l’état apocalyptiquement catastrophique. Pour reprendre l’expression d’un chroniqueur judiciaire, « ce premier coup était mortel mais, heureusement pour la victime, les deux suivants ne l’étaient pas » : dans la suite du livre, P-V va jusqu’à faire l’éloge de la rapidité de l’évolution de notre recherche. Mais ce n’était là qu’une ruse de l’écrivain voulant montrer ainsi son objectivité et préparant son dénouement : pour son salut éternel, la victime doit adopter immédiatement tout le modèle anglo-saxon et ce, dans son acception la plus simpliste.

De la falsification du niveau de l’effort public de recherche civile

Pour démontrer que la recherche française est improductive, P-V débute par son argument le plus fort : elle dépense beaucoup plus que les autres ; la France est en tête de tous les pays pour la part du budget de l’Etat consacrée à la recherche. C’est presque exact. Mais ce budget de l’Etat ne finance pas du tout les mêmes choses suivant les pays.
La part de la recherche publique dans le budget est l’addition de la recherche civile et de la recherche militaire. Or, la France est, avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’Espagne, l’un des rares pays qui a un très fort taux de recherche militaire publique (en faire ou pas est un autre débat) : 25 % des crédits publics de recherche. En outre, tous les crédits publics civils ne sont pas dans le budget de l’Etat. Ainsi, les « länders » allemands, financent nettement plus les laboratoires civils que les régions françaises. Mais P-V ne le décompte pas.
Ces correctifs importants sont pris en compte par les statistiques de l’OST qui comparent les crédits civils publics pour les divers pays (OST, Indicateurs 2002, p. 182 à 184). Pour ceux-ci rapportés aux dépenses totales de recherche, la France (30,5 %) se situe nettement en dessous de la moyenne européenne (32,5 % ) et en huitième position des treize pays européens (Luxembourg et Grèce ne sont pas côtés) et derrière l’Allemagne. Si on rapporte ces crédits par habitant, la France est en septième position. Alors, de deux choses l’une : soit le grand spécialiste P-V ne connaissait pas ces chiffres et c’est grave, soit il les connaissait et ne les a pas donnés, et ce n’est pas honnête.
Mais il y a plus, le budget public civil lui-même ne représente pas la même réalité suivant les pays. Des activités comme le nucléaire ou l’espace sont beaucoup plus financées par l’Etat en France, alors qu’elles sont principalement financées par le privé, voire classés dans le secteur privé (Royaume-Uni), ou inexistantes, dans d’autres pays. Cela accroît artificiellement, la part de financement public de la recherche française.
A l’inverse, dans certains pays (Royaume-Uni) le financement public de la recherche publique est sous-évalué. Les laboratoires publics anglais reçoivent près du quart de leur budget, avec une bonne partie des salaires des scientifiques, de Fondations privées (la fondation Wellcome Trust était prête à financer pour 3 milliards de francs Diamond/Soleil, ce qui n’est pas rien). Or les donations sont fortement dégrevées d’impôts, ce qui revient à distribuer autrement des crédits publics, mais les décomptant comme crédits privés.

A périmètre identique, le financement public de la recherche civile est plus que médiocre en France, comparé aux pays d’Europe. Et l’Europe elle-même devrait augmenter de 50 % son effort de recherche pour atteindre le niveau des Etats-Unis et du Japon.

D’une confrontation manipulée

Considérons le deuxième argument-choc de P-V : la France serait le troisième pays (après l’Espagne et l’Italie) pour le nombre de chercheurs publics par habitant et n’a pas des résultats en conséquence. C’est faux. En fait, sur le critère du nombre de chercheurs publics par habitant, la France se trouve neuvième sur 20 pays développés, calculés à partir des « Indicateurs recherche OCDE » (2002/2, tableaux 49 et 56).
Mais les remarques faites dans le paragraphe précédent s’appliquent aussi au nombre de chercheurs publics. Ainsi, sur cet indicateur, la France décompte, comme d’autres pays, les chercheurs de type EPST et les universitaires, mais aussi ceux du spatial et du nucléaire civil et, pour faible partie, ceux qui travaillent pour l’armée. Si ces derniers secteurs ont leur utilité sociale, elle ne se manifeste que marginalement en nombre de publications et citations, qui est l’une des deux grandeurs de P-V pour évaluer la recherche française. En défalquant les chercheurs de ces secteurs (en utilisant les rapports d’activité du CNES et du CEA) pour comparer ce qui est comparable avec d’autres pays, la France se classe, ni troizième, ni neuvième mais treizième sur vingt pour le nombre de chercheurs civils publics par habitant. C’est au niveau de l’Allemagne et peu avant le Royaume-Uni.
Une deuxième correction de taille serait à faire : les « post-docs » n’ont pas, ou mal, été décomptés dans les statistiques OCDE parmi les producteurs de résultats. Mais, elle ne peut être faite par manque de données (seuls les post-docs relevant d’échanges financés par l’Europe sont bien connus). Ce facteur renforce massivement sur le potentiel de la recherche américain ou britannique, et même allemand ou hollandais mais peu pour le potentiel français. Mais cela n’apparaît pas (ou peu) dans les statistiques.
Enfin, comment concilier l’affirmation de P-V sur notre très grand nombre de chercheurs publics avec celle, qu’il fait ailleurs, sur notre dernière position pour la dépense de l’Etat par étudiant, dépense qui inclut surtout le nombre et le salaire des enseignants-chercheurs ?
Après avoir « montré » que la recherche publique française est la plus chère du monde par un maquillage des chiffres, P-V va faire de même pour montrer sa faible production.

De « l’improductivité » de notre recherche par le choix des indicateurs

Le critère le moins contestable pour mesurer la production scientifique d’un pays est le nombre de publications dans les revues internationales. Sous cet aspect, la situation de la recherche française est correcte : 5,2 % du total mondial des publications pour 60 millions d’habitants contre 6,9 % pour l’Allemagne pour 82 millions d’habitants. P-V passe très vite sur ce critère, si ce n’est pour expliquer que si la part française est passée de 4,2 % à 5,2 % en quinze ans (+ 24 % !), c’est par ce que ... les français se sont mis à publier en anglais. Ce que P-V n’a pas dit (car gênant pour sa démonstration), c’est que durant la même période, la part des Etats-Unis dans les publications mondiales est passée de 36,3 % à 30,5 % (soit -16 % : OST, 2000, p. XLV). Sans doute, parce qu’ils se sont mis à publier en français ?
L’indice de citation est un peu moins bon (France 0,95, Allemagne 1,07, Royaume-Uni 1,05) mais ces petites variations sont difficiles à interpréter. Le Citation Index est une base anglo-saxonne qui a sélectionné une partie des revues en sur-représentant biologie et médecine (50 % du total), ce qui est loin d’être la proportion pour la recherche de l’Europe continentale. Les variations de cet indice mesurent-elles la façon ségrégative avec laquelle certains anglo-saxons font leurs citations ? Mesurent-elles le fait que, les labos français, et c’est mieux ainsi, ne sont pas évalués sur des critères quantitatifs (nombre de publications, invitations, citations) utilisés dans d’autres pays ? Les différences du poids relatif des disciplines par pays ? Ou la qualité et l’originalité de la recherche effectuée ? Ou l’effort pour la faire connaître ? Probablement tout à la fois, mais dans quelle proportion joue chaque facteur, nul ne le sait.
Comme avec ses maigres variations, il n’y avait pas de quoi assassiner un chat, P-V va chercher désespérément un ou deux chiffres corroborant sa conclusion. Il trouve d’abord un article hongrois montrant qu’avec ce critère des citations, la France est treizième dans le monde et onzième en mathématiques. Ce secteur représentant 8 % des publications mondiales (OST, 2002, p.VII), P-V aurait pu au moins s’interroger sur la fiabilité de son indicateur.
Mais en fouillant à fond tous les greniers et toutes les caves de l’OST, de l’OCDE et des autres producteurs de statistiques, P-V trouve enfin l’arme qui tue. Si parmi les publications, on considère les 1 % de celles qui sont les plus citées dans chaque discipline, qu’on en fait la somme et qu’on ramène ce chiffre par habitant, on prouve enfin la nullité de la recherche française. Nul ne sait ce que représente cet indicateur (effet de mode ou effet pérenne d’un article) mais cela démontre au moins une chose : tout l’art est de bien choisir ses indicateurs pour sa démonstration. Et sous cet aspect, P-V est vraiment excellent.

De l’histoire d’un chapeau qui était trop grand à porter

Un grand reproche également fait à la recherche publique est le faible taux de brevets de la recherche française. Il est certain que le nombre de brevet est insuffisant en France et baisse même beaucoup comparé à d’autres pays. C’est un problème réel. Que la recherche publique doive contribuer au redressement, c’est certain. Mais il ne faut pas lui faire porter un chapeau trop grand pour elle. Dans tous les pays pour 90 % ou plus, c’est l’industrie qui prend les brevets, ce qui aurait dû amener P-V à réfléchir sur les causes de cette faiblesse d’initiative des grandes firmes privées et des banques, notamment dans la création de « start-ups ».
Mais le nombre de brevets déposés n’est pas le seul indicateur intéressant. La balance des échanges des produits de haute technologie fait aussi partie de la situation. Or, sur ce dernier aspect, la situation française est correcte du fait des retombées des grands programmes qui furent organisés par l’Etat. La pirouette que fait P-V en parlant « d’un Etat infantile » le dispense d’une analyse sérieuse sur réalisations de celui-ci comme sur les causes de nos carences à savoir la très faible culture « recherche » des cadres du pays et, durant très longtemps, le désintérêt des banques pour l’innovation.

De l’Etat, considéré comme « infantile » par Postel-Vinay, et de ses réalisations

Dans le contexte de l’après-guerre, du gaullisme et de la période qui a suivi, la France a parié sur les grands projets technologiques : énergie nucléaire, transports (Airbus, TGV, etc.), espace (Ariane), téléphone, etc. P-V ne rend hommage que du bout des lèvres à ces très grandes réalisations, pour ne pas dire qu’il les fait passer souvent dans les pertes et profits, pour la seule raison que les promoteurs de ces succès correspondent à tout ce à quoi il est allergique. En effet, ces réalisations ont été décidées par l’Etat et des entreprises nationales, impulsées par des membres des corps de l’Etat et des organismes, défendues par les syndicats et réalisées par des scientifiques ayant, de facto, un statut de titulaire à vie. Un cauchemar !
Encore aujourd’hui, c’est en faisant progresser ces secteurs que la France assure une balance correcte des échanges de produits de haute technologie et une partie de ses exportations. C’est grâce à cela que l’Europe n’est pas totalement dépendante des Etats-unis dans tous les secteurs importants, et même les concurrence avec succès dans certains cas. Sur le rôle de l’Etat et sur les grands programmes, les Etats-Unis sont allés plus loin encore, même si c’est avec des formes préservant les apparences du libéralisme.
Mais il est aussi clair que la France a manqué, dès le « Plan Calcul » (informatique) et les années soixante-dix, le tournant des PME de haute technologies. La culture « étatiste » n’explique sûrement pas tout. Contrairement aux Etats-Unis qui ont assuré une progression régulière des dépenses de recherche, la France a connu plusieurs crises budgétaires graves de sa recherche notamment entre 1970 et 1981 et depuis, à chaque retour de la droite au pouvoir. Ces périodes de vaches maigres détruisant les progrès des précédentes, cette politique par à-coups, n’a pas permis de tenir tous les fronts : développer les recherches de base, mener une politique dynamique dans l’innovation et investir dans les grands programmes. Ces derniers ne sont pas à confondre avec le gaspillage abyssal (la moitié des crédits récurrents de tous les EPST depuis des années) de notre participation aux « vols habités », décidée irréversiblement par J. Chirac en 1996. Mais il est des raisons plus profondes que budgétaires.

Du péché originel de notre recherche industrielle et de la formation par la recherche
S’il faut nuancer les statistiques brutes sur le taux insuffisant de notre recherche industrielle (en France, nucléaire et espace sont comptabilisés en partie avec le secteur public), il reste que, dans nombre de branches, l’investissement privé est ridiculement bas, et cette faiblesse est congénitale. Cela tient avant tout au faible nombre de cadres ou d’ingénieurs des secteurs public et privé qui ont une thèse. Ce taux était il y a une décennie de l’ordre de 10 % (25 % en chimie et pharmacie) contre 50 % aux Etats-Unis ou en Allemagne. L’absence d’une « culture de recherche », le très faible nombre de docteurs ayant un poids dans les grandes décisions de la firme, font que la recherche n’est pas considérée comme un investissement intégré dans une stratégie mais, trop souvent, comme une charge financière.
La raison est que les cadres du secteur privés et les corps de l’Etat sortent des grandes écoles. Or, malgré un gros effort fait pour la recherche depuis 20 ans par celles-ci, le résultat demeure maigre : 2 % seulement des élèves (en comptant, il est vrai, les écoles de commerce) font une thèse. Pire, dans nombre d’écoles, à Polytechnique par exemple, le nombre d’élèves faisant une thèse a baissé. La raison en est simple : la thèse est souvent mal reconnue dans les carrières du privé et les corps de l’Etat trop fermés.
Le problème n’est donc pas d’affaiblir l’Etat par principe ou de supprimer les grandes écoles, même si leur positionnement mérite discussion. Le problème est de faire que la recherche irrigue beaucoup plus toutes les activités du pays et donc d’ouvrir les corps de l’Etat à des docteurs, de reconnaître la thèse dans les conventions collectives, de couper le « crédit d’impôt » aux firmes qui ne recrutent pas assez de scientifiques, d’attirer les jeunes vers le doctorat en augmentant le montant et le nombre des allocations, etc.

D’un coupable non cité à comparaître

Mais dans le retard pris par la France, la frilosité du système bancaire public ou privé à investir dans l’innovation et les PME technologiques, investissement jugé trop risqué, a pesé lourdement. Je prendrai deux exemples sur le secteur de l’appareillage scientifique et médical.
Le ministère avait compris très vite l’intérêt d’un spectromètre de masse dit « quadripolaire ». La DGRST avait financé les recherches, une PME exploitant les résultats s’était créée et a été fortement aidée, plusieurs laboratoires publics ont collaboré pour la mise au point. Mais voilà, le système bancaire n’a pas suivi. Je me souviens des propos de l’ingénieur responsable du projet me disant « pour être rentable, il faut nous implanter aussi sur le marché américain, mais cela coûte ; on ne peut mener de front cette opération et l’amélioration techniques des appareils car les banques prêtent peu ». Cinq ans plus tard, ce type d’appareil allait envahir les labos et des services médicaux. Mais notre PME avait fermé.
Un peu plus tard, des physiciens nucléaires se reconvertissaient (Ah, ce « CNRS-naphtaline » comme a pu dire P-V) et construisaient un spectromètre à temps de vol pour étudier notamment la masse et la structure des protéines. Les physiciens ont cherché longtemps l’argent pour commercialiser et améliorer leur appareil, mais en vain. Deux ans après, une firme allemande prenait le marché avec un spectromètre moins performant
Il a fallu attendre 1997 pour que des mesures soient prises favorisant l’investissement dans ce secteur et encourageant les scientifiques à créer des PME innovantes, même si la loi sur l’innovation est critiquable par le manque de clarté sur les rapports financiers entre public et privé. Mais il est navrant de voir que ce que critique P-V, c’est qu’un chercheur créant une PME puisse revenir dans la recherche publique en cas d’échec, ce qui est le cas de 90 % des tentatives. Si on veut qu’aucun chercheur ne tente sa chance, alors écoutons P-V.

D’indices non pris en compte par l’enquêteur

On ne saurait réduire le rôle de l’Etat aux seuls aspects économiques. Les sciences humaines et sociales, par exemple, sont pratiquement ignorées dans tout le livre de P-V. Pourtant, une population toujours plus nombreuse va dans des expositions et musées conçus avec des universitaires et des chercheurs. En France, l’édition d’ouvrages scientifiques en histoire, sociologie ou philosophie, touche un large public et ne trouve son équivalent que dans quelques rares pays comme l’Italie. Les sciences sociales sont aussi insérées dans l’actualité, du chômage à la conception de la ville, de la violence à la santé.
Plus généralement, on doit s’interroger sur l’intégration de la recherche dans les activités sociales. Le Royaume-uni a une excellente recherche médicale (en publications) mais un système de santé plus que médiocre, du moins d’après l’OMS, alors que la France est en tête sous cet aspect. Les Etats-Unis, qui ont des laboratoires sur l’environnement parmi les meilleurs du monde, sont aussi les premiers pollueurs mondiaux.

De l’importation des modèles étrangers et du post-doc de 7 à 77 ans.

S’il est toujours intéressant d’étudier ce qui se fait à l’étranger, pour en adapter ce qu’on estime bien, on ne peut dissocier un « modèle » du contexte où il s’est créé et où il fonctionne. C’est le cas des « post-docs ». Je n’ignore pas que ce problème est difficile et divise le milieu scientifique, notamment en biologie. J’ai personnellement défendu l’idée que nous n’avions pas assez de post-docs étrangers et qu’il serait souhaitable que, dans les deux années qui suivent leur thèse, les doctorants français aient aussi la possibilité d’avoir un stage financé dans un labo français.
Mais si on veut aller au-delà, comme le propose P-V, il faut savoir que l’âge moyen de recrutement (CR1 + CR2+ MC) est de l’ordre de 33/34 ans aujourd’hui et que la suppression cette année de mille possibilités de recruter des jeunes docteurs sur un statut public va encore accroître cet âge. Il convient aussi de prendre en compte qu’aux Etats-Unis on peut faire une bonne carrière dans l’industrie en étant recruté à 35 ans, alors que l’industrie européenne recrute plus jeune, et encore davantage en France, du fait des grandes écoles d’ingénieurs. Enfin, dans de nombreuses disciplines, et dans un contexte où l’on va manquer de scientifiques, remplacer les cadres statutaires par des post-docs, conduira à effectuer une sélection à rebours. A l’exception de quelques sympathiques illuminés, on ne recrutera que ceux dont n’a pas voulu le secteur privé. C’est du reste la question que se pose l’Allemagne et le Royaume-Uni, qui recréent des postes de titulaires et même les Etats-Unis, qui s’interrogent sur la désaffection des jeunes américains pour les carrières universitaires ou de recherche. Peut-être aussi par ce que, en quinze ans, la part des Etats-Unis dans les publications mondiales a chuté de 17 %.

De la bureaucratie vue par les scientifiques américains

L’autre idée très originale (?) de P-V est de faire fonctionner toute la recherche publique sur contrats distribués par des Agences finalisées. Il faut rappeler que déjà les laboratoires du CNRS fonctionnent en moyenne pour moitié sur des contrats, ce taux pouvant dépasser 80 %, hors salaires. Et donc le peu de liberté qu’ont les labos pour avoir un minimum de continuité dans le temps de leur recherche serait supprimé.
Lors d’une discussion avec les chimistes d’une bonne université américaine, j’ai eu la question « y a-t-il autant de bureaucratie en France que chez nous ? », question dont je n’ai pas compris le sens tout de suite. Cela voulait dire qu’ils en ont assez de remplir des dossiers pour demander des crédits, des appareillages, des doctorants, des post-docs, de répondre aux appels d’offre, de remplir du papier avec une confiance plus que mitigée sur le résultat et la qualité de l’évaluation. Certes, ils obtiennent beaucoup plus de moyens que nous, mais ils en ont assez de « perdre la moitié du temps » à ce qu’ils considèrent être de l’administration et de la bureaucratie. Assez de devoir faire fonctionner leurs équipes avec des contrats alimentaires pour pouvoir maintenir la recherche qui les intéresse. Leur rêve ? c’est d’obtenir une partie plus significative de leurs crédits sur la seule base de la qualité de leur recherche. Et c’est cela que P-V veut supprimer en France, au nom du modèle américain.

De l’absence de concurrence dans un marché captif

Bien entendu, la recherche française évolue et doit continuer à le faire. Sur divers sujets (évaluation, innovation, dimension européenne, post-docs, etc.), des débats contradictoires pourraient éclairer les points de vue et favoriser l’évolution des choses. « La Recherche » pourrait en être un support. A la place, nous avons une tribune personnelle de P-V, une Pravda qui ne donne la parole qu’à ceux d’accord avec telle ou telle de ses positions sur la politique à suivre. Alors que la revue « Sciences », internationalement reconnue, couvre largement ce qui se passe dans notre secteur, dans la pluralité de ses opinions, cherchez la place donnée par la « La Recherche » à la pétition contre le système paralysant des « marchés publics » (5500 signataires) ou à « l’Appel » de 6000 scientifiques qui protestaient contre le budget 2003 de la recherche.
On ne peut être ultra-libéral seulement pour les autres. N’en déplaise à P-V, la création de « La Recherche » a été appuyée par l’Etat, sa survie est notamment assurée par le grand nombre d’abonnements des organismes, des laboratoires et des scientifiques du secteur public. Les articles des chercheurs sont souvent d’excellente tenue ; cela est bien car nous avons besoin d’un grand journal de diffusion des connaissances en langue française. Mais du fait des abonnements du secteur public, c’est aussi un marché captif qui permet à P-V de faire, sans contradicteurs, sa propagande personnelle. Une partie des abonnés peu informés accepte tout les yeux fermés, certains sont d’accord, mais nombre de lecteurs sont profondément irrités. Une campagne de publicité a eu pour slogan « les yeux fermés j’achète tout au Printemps ». A quoi avait répondu la semaine d’après « et quand je les ouvre, je vais à la Samaritaine ». Et il arrive aux scientifiques d’ouvrir les yeux.

Du mépris pour les autres et d’une réponse du Général De Gaulle

Bien sûr, tout n’est pas faux dans ce que dit P-V, et mon propos n’est pas de nier l’impératif d’évoluer. Améliorations budgétaires et progrès qualitatifs devraient aller de pair. Du reste, je ne me suis pas fait que des amis en parlant des « révolutionnaires du statu quo  », expression que malheureusement Claude Allègre m’a empruntée, sans payer de droit d’auteur, et qui a augmenté fortement son taux de citation, du moins dans les journaux syndicaux. Mais, était-il besoin que P-V, déjà à l’époque, pousse Allègre à la provocation, alors que celui-ci avait tant de dispositions naturelles dans ce domaine ? P-V joue-t-il aujourd’hui le pousse-au-crime, en proposant au gouvernement actuel de saborder notre système de recherche pour greffer l’intégralité du modèle anglo-saxon ?
Mais ce qui est par-dessus tout insupportable dans ce livre, c’est ce mépris qui suinte constamment, ce sont les certitudes de P-V face à des problèmes complexes, son ton « donneur de leçon », le simplisme de ses solutions et, presque à chaque page, sa manipulation permanente, sa sur-interprétation, sa déformation des faits et des chiffres.
Pour ces raisons, peut-être fallait-il être plus court dans cette critique, en rappelant simplement la réponse du général de Gaulle à un interlocuteur qui ratiocinait : « Prenez de la hauteur, mon cher, il y a moins de monde ».

Henri Audier,
Directeur de Recherche.
Membre du CA du CNRS

PJ : Annexes 1 et 2.

Annexe 1

Pays Financement .public (en M€) Fin.public. / DIRDa (en %) % recherche civile/ financement . public Recherche civile publique (% DIRD) Rech. civile publ..(M€) / millions d’habitants
Allemagne 14 570 35,9 91,2 32,8 5806
Autriche 1 136 45 100 45 6311
Belgique 940 28,9 99,4 28,7 4147
Danemark 1015 40,3 99,4 40 7660
Espagne 2633 48,6 59,8b 29 1900b
Finlande 974 31,8 98,4 31,3 5862
France 11 281 41,8 73,2 30,6 5668c
Irlande 243 23,9 100 23,9 1528
Italie 6233 51,1 97,1 49,6 5339
Pays-Bas 2862 41,6 96,7 40,2 7190
Portugal 643 72,7 99,4 72,3 4648
Royaume-Uni 7569 35,6 55,6b 19,8 2510b
Suède 1892 28,9 94,2 27,2 5782
Union Européenne 52 870 39,4 82,7 32,5 4553

Effort de Recherche Publique civile des pays européens. Source OST, année 1999.

(a) DIRD : Dépenses Intérieures de Recherche et Développement (total : public +privé). (b) Au Royaume-Uni et en Espagne, comme aux Etats-Unis, une partie des crédits de recherche militaire (40 % des crédits publics !) transitent par les entreprises qui sous-traitent ensuite aux laboratoires publics. (c) Contient du nucléaire civil et du spatial à un taux très supérieur aux autres pays.

Annexe 2

Pays Population P (millions d’hab) N.cherch. dans Ens. Supa N. cherch. d’Etatb N. cherch. Ens. Sup./ Population N.cherch.d’Etat / Population N. cherc. publicsc / millions d’habit.
Allemagne 82,3 66 695 37 846 810 460 1 250
Australie 19,5 39 507 8 872 2 026 455 2 481
Autriche 8,1 5 955 954 735 117 1 071
Belgique 10,2 12 209 1 210 1 196 119 1 315
Canada 31,0 32 250 7 420 1 040 239 1 279
Danemark 5,3 5 722 3 918 1 080 739 1 819
Espagne 40,2 33 840 11 934 842 297 1 135
Etats-Unis 285,9 186 027 47 700d 650 167 817
Finlande 5,2 10 555 4 487 2 030 863 2 893
France 60,9 56 717 25 187 ( 18 000e) 931 413 ( 295 ) 1 344 ( 1226 )
Irlande 3,8 2 627 300 691 79 770
Italie 57,9 24 997 13 697 431 237 667
Japon 127,2 178 418 30 887 1 402 243 1 645
Norvège 4,5 5 521 3 037 1 227 675 1 902
Nouv-Zélande 3,8 4 996 1 631 1 314 429 1 743
Pays-Bas 16,0 12 491 8 048 780 503 1 283
Pologne 38,6 35 284 10 811 914 280 1 194
Portugal 10,0 8 243 3 445 824 345 1 165
Royaume-Uni 59,7 49 023 14 980f 821 251 1 071
Suède 8,9 14 623 2 423 1 643 272 1 915
Suisse 7,1 9 140 440 1 287 62 1 345

Nombre de chercheurs par millions d’habitants d’après l’OCDE (Indicateurs recherche 2002/2, tableaux 49 et 56).

(a) Principalement universitaires (comptés à un mi-temps recherche) ; le CNRS est décompté dans cette rubrique mais non ses homologues européens. (b) Hors CNRS pour la France et « mostly », hors recherche militaire. (c) Somme des colonnes précédentes ; les post-docs ne sont souvent pas décomptés, notamment pour les Etats-Unis. (d) Les universitaires des établissements sans recherche (la moitié ou plus) ne sont pas décomptés, notamment pour les Etats-Unis. (e) Entre parenthèse chiffres corrigés a minima pour obtenir le nombre de chercheurs hors nucléaire civil et hors espace (d’après les rapports d’activité du CNES et du CEA).