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quelques précisions élémentaires pour les citoyens

Par annickperbal, le 28 février 2004

Lundi 1er mars 2004.

Epouse d’un enseignant chercheur, je tiens à préciser, en préambule, que les prises de position et les remarques qui suivent sont le produit de ma propre réflexion et de mon expérience en tant qu’enseignante. Depuis plus de 30 ans j’ai suivi le monde de la recherche et me suis impliquée dans certains domaines inhérents à la recherche : organisation de meetings scientifiques, participation à des colloques et à des manifestations scientifiques, accueil de scientifiques étrangers (européens , américains et asiatiques), défense de l’intégrité scientifique avec la création de l’association ADREIS.

Ne pensez-vous pas qu’il faille cesser de comparer la recherche en France à la recherche aux Etats-Unis ? C’est un argument trop facile lorsqu’il s’agit de mettre en avant cette comparaison pour convaincre le grand public de suivre le mouvement « sauvons la recherche ». Si vous voulez cependant maintenir votre comparaison, alors, pour être tout à fait honnête et obtenir le soutien inconditionnel des citoyens et chercheurs de tout bord, ne faudrait-il pas comparer les 2 systèmes en détail et donner au public qui les ignore, toutes les données de comparaison. Ce mouvement mis en place ne pourra vraiment servir la cause des chercheurs et la défense de la recherche que s’ il ne déçoit pas, une fois de plus, tous ceux qui auront adhéré à cette action en signant la pétition ou en participant aux échanges sur le site.

Avant de s’évertuer à répéter que les Etats-Unis représentent l’Eldorado, il serait peut-être bon que le grand public soit informé de manière un peu plus objective.

1) Aux USA, les directeurs de départements (équivalents aux directeurs d’unités en France), ne sont pas nommés à vie et doivent après d’un laps de temps assez court, laisser leur place à un autre qui deviendra directeur à son tour. Chaque équipe est indépendante à l’intérieur du département et doit trouver ses propres financements.

Est-ce le cas en France ? NON….les mandarins de la recherche française sont parfois en poste depuis plus de 30 ans (grâce à de savants arrangements dont ils sont les experts) et détiennent tous les pouvoirs….pas de place pour les jeunes , ceux qui, par exemple, reviennent de post doc des Etats- Unis et qui, bien formés, actifs, des idées neuves plein la tête, aimeraient diriger une équipe ou un labo. Lorsque C.Griscelli, Directeur de l’INSERM, avait proposé que la notion d’équipe avec un projet spécifique prévale au sein de l’Institut, la majorité des directeurs d’unités se sont ligués contre cette idée. Avaient-ils donc si peur de perdre leurs avantages ?

2) Les universités américaines qui sont en général riches sont des lieux où se fait de la bonne recherche. L’entrée à l’université n’est pas gratuite, loin s’en faut, et la sélection y est aussi féroce.

Est-ce le cas en France ? NON….l’université est le parent pauvre de la recherche française et est aussi souvent le parent oublié. L’entrée à l’université est pratiquement gratuite et il n’y a pas ou peu de sélection. On se souvient de l’université d’Orsay qui, il n’y a pas si longtemps, ne pouvait plus régler ses notes d’électricité. On remarque aussi que la défense de la recherche à l’université n’est pas une des priorités des organisateurs du mouvement, on a l’impression que de temps en temps ils se souviennent qu’elle existe et l’associent alors en dernière ligne de leurs commentaires. C’est pourtant à l’université que sont formés les futurs chercheurs.

3) Les salaires des chercheurs universitaires américains proviennent en partie (seulement) de leur université. Une grande partie de leur salaire provient des « grants »(contrats) qu’ils obtiennent. Dans certains cas, 80% de leur salaire doit venir de ces contrats . Au Canada, dans certaines universités, un chercheur ne peut pas recruter un étudiant s’il n’est pas en mesure de lui assurer, pendant toute la durée de sa thèse, un salaire pris sur l’argent de ses contrats.

Est-ce le cas en France ? NON…. le salaire des universitaires Français est pris sur le budget du Ministère de la recherche mais ils n’ont pratiquement pas d’argent pour mener à bien leur recherche. Certains étudiants viennent dans les laboratoires faire des stages en sachant parfaitement qu’ils n’auront pas un sou et qu’à la fin de leur stage ils n’auront sans doute pas d’emploi.

4) Les grands Instituts américains : NIH, NCI etc…reçoivent l’argent du gouvernement et le distribuent sous forme de contrats aux équipes qui en font la demande en présentant des dossiers précis dans lesquels ils présentent leurs travaux en cours, leurs avancées, et leurs projets….Ce sont des contrats importants pour plusieurs années et qui couvrent des salaires (étudiants, post doc, chercheurs) et du fonctionnement. Ces directeurs d’équipe sont alors assimilables à de vrais chefs d’entreprises et doivent gérer au mieux leur argent et leur personnel.

Est-ce le cas en France ? NON….le CNRS, l’INSERM, l’INRA.. sont des instituts qui perçoivent de l’état un budget dont 80% environ représente les salaires des chercheurs, le reste servant à la recherche proprement dite. Pour compléter ces sommes insuffisantes au bon fonctionnement des laboratoires, les chercheurs qui sont dans les disciplines biomédicales font des demandes de contrats à des organismes caritatifs : Ligue contre le cancer, Fondation de France, Fondation pour la Recherche Médicale, Association pour la Recherche contre le Cancer, Association Française contre les Myopathies…qui existent grâce aux dons des citoyens et qui pallient aux carences du gouvernement. Conséquences d’un tel système :
- les contrats sont de plus en plus souvent attribués à des groupes exerçant dans des instituts déjà très abondemment dotés ,comme Curie, Pasteur etc…où à de grosses unités qui drainent de ce fait une grande partie des ressources financières du pays en matière de recherche. Les petites équipes qui pourtant produisent, peuvent alors mettre « la clef sous le paillasson ».
- les commissions qui étudient les demandes de contrats sont composées en majeure partie de directeurs d’unités qui ont tout intérêt à voir leurs propres demandes honorées. Qui ne connaît pas dans son entourage scientifique une personne (ou plusieurs) qui lui aura raconté comment se passent les attributions d’argent dans certains comités ?
- la transparence n’existe pas, il n’y a pas d’explication à un refus de contrat. Le chercheur ne sait ni pourquoi, ni sur quels critères sa demande a été refusée. Il est même parfois en droit de se demander si sa demande a vraiment été examinée, et si oui, si cet examen a été fait avec intégrité et honnêteté. Aucun compte-rendu n’est fourni par les commissions chargées de décider. Ce flou n’existe pas aux Etats Unis, tout refus est accompagné d’un examen écrit , détaillé et circonstancié qui est envoyé au demandeur pour lui permettre de mieux comprendre le refus auquel il se heurte et lui donner la possibilité de modifier et d’améliorer sa future demande. Cela bien sûr implique de la part des rapporteurs une lecture sérieuse et objective des dossiers qui leur sont confiés et un travail conséquent d’évaluation.

5) Les chercheurs américains participent activement à la formation des jeunes étudiants. Même ceux qui ne sont pas professeurs se sentent impliqués dans l’enseignement et l’encadrement des futurs chercheurs. Ils sont aussi reconnus pour cette implication.

Est-ce le cas en France ? NON…on laisse aux seuls universitaires la lourde tâche d’enseigner et de former les jeunes. Leur surcharge de travail ne leur permet pas de se concentrer sur leurs projets de recherche comme peuvent le faire les chercheurs du CNRS ou de l’INSERM qui n’enseignent pas. On constate d’ailleurs dans les débats actuels, la réticence de certains face à ce sujet et qui, pour toute défense, accusent le gouvernement de vouloir pallier le manque de postes à l’Université en proposant que tous les chercheurs enseignent aussi. Et pourtant, qui mieux que les chercheurs peut former les futures générations de chercheurs ? Il faut donc que l’université trop oubliée et décriée parfois par ceux là même qui en font partie, soit plus respectée, retrouve une certaine considération et redevienne le lieu où enseignants-chercheurs et chercheurs des organismes participent à la formation des jeunes. Il faut donc aussi que les chercheurs qui y participent soient reconnus en tant que tels et que leur participation ne soit pas considérée comme un bénévolat aléatoire.

6) Les jeunes thésards nord américains sont recrutés selon des critères draconiens. Ils doivent rapidement être capables de mener à bien le sujet qui leur est proposé et capables de rédiger eux-mêmes leurs articles scientifiques. Au cours de leurs études, ils sont soumis à des évaluations intermédiaires par un comité qui décide de leurs capacités à poursuivre leur projet et qui les oriente en fonction de l’adéquation de leur production scientifique avec les critères initialement requis. Lorsque ces étudiants deviendront docteurs, ils auront acquis une expérience et un savoir faire qui leur permettra de continuer de manière plus autonome leur projet ou d’entamer un autre projet. Ils seront les vrais auteurs de leur travail et les rédacteurs de leurs articles. Est-ce le cas en France ? NON…dans beaucoup de cas. Un étudiant qui entre dans un laboratoire pour préparer une thèse est pratiquement assuré d’y parvenir sans pour autant être soumis aux mêmes critères sélectifs et aux mêmes remises en question. Ce genre de comités n’existe pas en France. Bon, moins bon, capable, moins capable, une fois le pied dans la place, il en ressortira son diplôme en poche. C’est cela aussi la démagogie à la française qui aboutit à la dévaluation des diplômes.

7) Après avoir démontré ses capacités à entreprendre, un jeune chercheur américain sera soutenu s’il propose un projet scientifique solide, on lui donnera la chance de faire ses preuves. Il aura tous les atouts en mains ; à lui de mener à bien son projet et de montrer de quoi il est capable.

Est-ce le cas en France ? NON…le système est verrouillé par les grands manitous de la recherche qui ne laissent aucune place aux jeunes désireux de se lancer. Ceux qui s’y attèlent malgré tout entament un vrai parcours du combattant, de quoi décourager les plus ambitieux : d’emblée, ils se verront reprocher leur manque d’expérience et de n’avoir pas encore fait leurs preuves. On ne leur donnera pas les moyens de s’affranchir et de prouver leurs capacités. Sauf à être enrôlés dans des équipes déjà existantes ou de grosses unités qui les exploitent parfois et leur laissent peu de liberté d’émancipation, il n’y a pas de place pour de jeunes docteurs responsables d’équipe dans la recherche française. La recherche en France est le reflet de la frilosité des entreprises : pas de prise de risque, pas d’investissement à long terme. Pas de résultats…pas d’argent, alors que pour obtenir des résultats, il va sans dire qu’il faut d’abord de l’argent et des moyens.

Alors à toux ceux qui ne cessent de comparer recherche en France et recherche aux Etats Unis, je réponds : chiche ! proposons un système de recherche comme celui qui existe aux Etats Unis et on va voir ce qu’on va voir !!! Qui sera dans la rue pour manifester et quelles seront les revendications ?

On ne peut pas demander au grand public de soutenir un mouvement en ne lui donnant que certains éléments des problèmes. Il faut bien sûr plus d’argent pour la recherche mais il faut aussi se pencher sérieusement sur les problèmes intrinsèques qui ruinent les efforts des uns et anéantissent la bonne volonté des autres. Certains auront dit au cours de ces débats que les américains nous envient le CNRS ou l’INSERM. Savent-ils vraiment comment cela fonctionne ? Car, sans remettre en cause les travaux excellents qui y sont effectués par certaines équipes, avec parfois bien peu de moyens, il faut avouer que ces structures sont aussi sclérosantes que sclérosées ! Qui se pose la question de savoir comment les directeurs d’instituts, les directeurs scientifiques et leurs adjoints, certains directeurs d’unités sont nommés ? Combien ces personnes ont-ils de publications internationales de haut niveau à leur actif ? Quel est le critère de choix pour leur nomination : leur appartenance à des groupes d’influence, des groupes politiques, syndicaux ou bien leur valeur scientifique intrinsèque ? Il est d’ailleurs intéressant de constater la valse de ces nominations au gré des changements de gouvernement ou des changements d’orientation. Ne faisons pas de ce débat un seul débat politique. Il ne s’agit pas ici de gauche ou de droite (pourquoi voit-on en ce moment s’exprimer plus particulièrement les syndicalistes ou les intellectuels se disant de gauche ? la gauche a été au pouvoir pendant 12 ans et avait déjà amorcé le déclin qui s’annonce sans que de tels mouvements voient le jour !)

Il s’agit avant tout d’un problème de société dans lequel tout citoyen, étant lui-même concerné, doit prendre une part active au débat qui se profile, mais ce citoyen doit être mis au courant de la situation actuelle telle qu’elle est. C’est alors seulement qu’il pourra soutenir le mouvement sans restriction. Les slogans du genre : « des sous… des sous », « des postes…. des postes », et les couplets sur l’air du tra la la la… , n’ont jamais fait avancer les grandes causes ! Peut-on et doit-on construire un nouvel édifice sur des bases qui s’écroulent. Il faut avoir le courage de tout reprendre à zéro et de trouver un juste équilibre entre un système américain trop élitiste et parfois trop compétitif et un système français souvent trop laxiste, démagogue à tout crin, et trop confortable pour certains Annick Perbal