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Chronique d’une mort décidée

Par sphinxyone, le 5 mars 2004

CHRONIQUE D’UNE MORT DECIDEE

Je ne suis pas un chercheur, encore moins un ingénieur mais simplement un technicien, un agent CEA depuis maintenant 20 ans. Je travaille au sein d’une équipe, chargée de l’exploitation d’un réacteur nucléaire de recherche situé sur le plateau de Saclay.

Je suis rentré au CEA à une époque où cet établissement était encore auréolé de ses succès dans le domaine nucléaire. N’était ce pas lui, en effet, qui en remplissant les missions que le Général de Gaulle lui avait assigné, avait doté le pays de l’arme nucléaire et lui avait aussi permis d’accéder à une certaine indépendance énergétique . En 1983, être agent CEA signifiait être initié aux mystères de l’atome, bien qu’à ce moment là pour moi les connaissances dans ce domaine se réduisaient à mes souvenirs scolaires.

Le CEA m’a donc appris mon métier, mais il m’a surtout appris à aimer ce que je faisais. L’ennui n’est jamais présent, la multiplicité des problèmes techniques ou humains à résoudre, en équipe, ainsi que la variété des technologies employées remplissent largement une journée ordinaire. Si certains qualifient leur travail de job alimentaire, il n’en est rien pour nous. En cela nous nous considérons comme privilégiés.

Aussi lorsque nous voyons l’existence même de notre outil menacée et ce au mépris de toute considération scientifique mais uniquement sur la base d’une approche comptable, comment ne pas réagir ?

Cette installation à mi-vie, répond au nom mythique d’Orphée, elle délivre des faisceaux de neutrons, utilisés par le laboratoire Léon Brillouin, dédiés en majeure partie à la recherche fondamentale.

C’est la seule source nationale de neutrons. Son but est de fouiller le cœur de la matière, l’infiniment petit, afin d’en comprendre les principes et ce dans des domaines tels que la chimie, les sciences du vivant, les nanosciences ou encore la métallurgie.

Mme Haigneré, Ministre délégué à la recherche et aux nouvelles technologies, interpellée sur les ondes d’une radio, à propos de la fermeture de notre installation, programmée en 2006, a répondu que l’on ne pouvait pas tout faire sur tout. Certes, mais est ce une raison pour arrêter de faire ce que l’on fait bien. Force est de constater que nous avons un passé élogieux, un présent évocateur et un avenir sollicité par la communauté scientifique.

Alors pourquoi nous sacrifier sur l’autel politico-financier ?

Les nombreux rapports (Balian en 1998, Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques en 2000 et Nozieres en 2003) attestent de l’utilité scientifique d’un tel outil car il assure parfaitement ses trois missions :

- Accueillir et accompagner dans leurs recherches les 400 équipes d’expérimentateurs de toutes nationalités qui utilisent annuellement 25 instruments de spectrométrie.
- Former et initier aux techniques de la sonde d’investigation neutronique les nombreux thésards et post-docs (130 thèses soutenus en 4 ans)
- Faire une recherche propre de qualité ( Quatre prix scientifiques dans les cinq dernières années, sans compter les 140 articles publiés, dans le même temps, dans les revues scientifiques prestigieuses :Nature, Science, Physical Review Letters....)

Comment ignorer notre passé ?

Notre présent est lui aussi éloquent :

Face aux réductions budgétaires, l’un des deux organismes bailleurs de fond, le CNRS a, en 2003, diminué de 60% sa contribution financière. Dans un premier temps, le CEA a, sur ses propres fonds, pallié à cette défection, puis a proposé à son partenaire un mode de fonctionnement dit "à coût réduit" destiné à générer 25% d’économies pendant deux ans, étant entendu qu’en l’absence d’un retour à un financement nominal, Orphée s’arrêterait définitivement en 2006.

Ce budget contraint a signifié pour nous :

- Une diminution de 14% des effectifs, à charge de travail constante voire en progression.
- Une réduction de 39% du temps de fonctionnement (de 180 jours par an à 114), entraînant évidement un choix drastique dans la sélection des expériences. (Nous avions déjà un taux de surcharge de 1.6, semblable aux autres installations de ce genre).
- Une réorganisation fondamentale de nos méthodes et procédures d’exploitation, la diminution du temps de fonctionnement du réacteur ne signifie aucunement un allégement de notre charge de travail bien au contraire.
- Pour les expérimentateurs, une grande difficulté pour accompagner scientifiquement les utilisateurs non familiers et une gestion des expériences n’autorisant plus le deuxième essai pourtant souvent nécessaire.

Tout ceci a été mis en place en neuf mois, a mobilisé toutes les énergies, et a été parfois très douloureux sur le plan humain. Cependant nous avons accepté ces dures contraintes en espérant qu’elles nous permettraient de mieux rebondir dans un futur que nous souhaitons proches. En cette période où une forte réactivité face à un contexte différent, inhabituel et difficile, est de mise, que peut-on nous reprocher dans ce domaine ?

Alors peut-être nous rétorquera -t-on que c’est notre avenir qui pose problème.

Est ce notre créneau qui, pour reprendre une expression "tendance" est moins porteur ?

Dans ce cas pour quelles raisons l’Allemagne démarre-t-elle en ce moment même un équipement en tous points équivalent au notre ? Et pour quelles raison la Grande-Bretagne double-t-elle ses possibilités dans ce domaine de recherche ? On voit bien que nos partenaires choisissent une voie diamétralement opposée à la notre en restant membre associé d’un grand outil Européen tout en développant leur propre source nationale.

Par ailleurs, nous avons su diversifier nos activités. Ainsi le LLB fournit, avec les faisceaux de neutrons issus du réacteur, des prestations pour de grands groupes industriels et a mis en ligne un site : Orphée technologies. De même, nous accomplissons un travail de contrôle non destructif pour le lanceur Européen Ariane. Nous fournissons aussi des radio-éléments à destination du secteur médical et avons une activité de production de silicium dopé pour l’élaboration de composants électroniques de puissance.

Ce que nous faisons peut il être fait ailleurs ?

Bien sur, car nous n’avons pas le monopole du neutron cependant il faut se référer, encore une fois, aux différents rapports évoqués ci-dessus et singulièrement à celui de la commission d’expertise internationale de Philippe Nozières (Ancien directeur de l’ILL) où les avantages qualitatifs et quantitatifs d’une source nationale sont décrits.

Alors peut-être est-ce l’outil qui est obsolète ?

Le réacteur Orphée est unanimement reconnu comme performant, moderne et sur. D’une part, rappelons qu’un réacteur de ce type a une espérance de vie d’au moins 40 ans, en outre il est sans cesse maintenu à niveau vis à vis des normes de sûreté, des arrêtés d’hygiène, de sécurité ou d’environnement et d’autres part les équipes du LLB se sont toujours attachés à mettre à disposition des expérimentateurs des instruments de détection en parfaite adéquation avec les demandes des utilisateurs.

A nouveau, citons les conclusions du rapport Nozières que l’on ne peut taxer de subjectivité :

Construire un tel instrument est un choix politique, une fois celui-ci mis en oeuvre, les organismes qui le gèrent sont comptables devant le pays de son utilisation. Passer un tel investissement par pertes et profits pour des raisons comptables serait un gâchis inacceptable et intolérable...

On voit bien dans ces conditions qu’Orphée-LLB a parfaitement sa place dans le paysage scientifique, car sur le plan Européen il est ouvert à toute la communauté des chercheurs, de plus, remarquons que lors de la décision du choix du site d’implantation du futur synchrotron Soleil, la présence d’Orphée/LLB avait été mise en avant... Des nations comme la Suisse, les Etats-Unis, la Grande Bretagne et même la France à Grenoble associent géographiquement un synchrotron avec une source de neutrons tant leur complémentarité est prouvée.

Sur le plan national sa fermeture entraînerait une perte de compétence de l’ensemble de la communauté neutronique scientifique Française car les programmes de recherche de cette dernière ne peuvent pas être absorbés ni satisfaits par les autres grands instruments, fussent-ils Européens. Des pays comme l’Italie ou l’Espagne ont une population de chercheurs moindre du fait qu’ils n’ont pas accès à un grand équipement national qui a un rôle pédagogique certain grâce à sa convivialité, sa souplesse et son environnement humain rompu à l’enseignement.

En conclusion, le personnel, exploitants mais surtout utilisateurs, qui est le mieux à même d’apprécier la valeur de cet outil ne comprend pas et n’approuve pas, à l’instar de la communauté scientifique cette décision d’arrêt, et se bat donc depuis maintenant un an pour lui assurer un avenir.

Nous fondions beaucoup d’espoir sur la commission PETROFF, qui devait avoir en charge une étude sur les TGE (Très Grands Equipements), cependant de source ministérielle cette commission ne verra pas le jour.

De plus notre fermeture planifiée, en 2006, sur le Plan à Moyen et Long Terme (PMLT) du CEA nous laisse perplexe.

Voici un inventaire non exhaustif des réponses qui nous ont déjà été faites :

- Vous faites de la recherche de seconde zone ! La réponse est , entre autres dans les trois rapports évoqués précédemment.

- Vous êtes victimes de « l’effet granulométrie », effet qui lorsque les budgets diminuent met en évidence les postes importants. On sent bien ici les conséquences absurdes de choix scientifiques déterminés uniquement à partir d’une logique financière.

- Vous n’avez pas de projet scientifique. Etre tourné vers l’avenir ( notre moyenne d’age est plus jeune que celle du CEA et nous revendiquons notre statut d’école du neutron), être réactif, s’adapter sans cesse, ne pas se contenter de ses lauriers passés ni de l’excellence qui ne suffit plus, mais au contraire rechercher le segment nouveau (Universités, Industriels, Nanotechnologies ) et la complémentarité (avec les nouveaux et anciens TGE), n’est ce pas un projet ambitieux ?

Alors de quelles natures sont les arguments qui justifieraient l’arrêt définitif d’un équipement que ceux qui nous ont précédés et formés nous ont aussi appris à aimer :

- Notre travail nous semble être à la hauteur de nos efforts.
- Nos résultats paraissent ne pas être sujet à discussion.
- Notre futur est sollicité par l’ensemble de la communauté scientifique.

En fait la vérité est plus pragmatique :

En ces temps austères, il faut privilégier la recherche ayant un rendement à court terme.

Cependant la recherche fondamentale est pour une nation, comme l’éducation que nous donnons à nos enfants : un investissement à long terme, et si on en perçoit pas immédiatement la finalité, on en conçoit aisément l’impérieuse nécessité.

Les propos tenus dans ce texte, bien que représentatifs de l’état d’esprit général des personnels, n’engagent que son auteur.

Rédigé à Saclay le 10 février 2004.

Christophe Laffitte. Marié , Deux enfants Agent CEA depuis 1983