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Démission

Par sahaga, le 10 mars 2004

En tant que docteur en biologie, je ne saurais porter de jugement sur une autre discipline que celle qui a concerné mon domaine d’étude. Et bien que je trouve à MM Chirac et Raffarin une certaine bonhomie sympathique et à Mme Haignéré d’indéniables qualités de spationaute, je n’éprouve pas la moindre sympathie à l’égard du gouvernement actuellement à la tête du pays. Néanmoins, je ne peux réprimer une certaine indignation face à l’hypocrisie et l’arrogance de la démarche des chercheurs réunis dans le collectif « sauvons la recherche ».

Car à moins d’avoir manipulé des informations confidentielles, et ce dès 1991, date de mon entrée à l’université, la pénurie de poste dans le secteur public n’est pas un phénomène nouveau. Alors pourquoi s’intéresser brusquement à « la désespérance des plus jeunes qui devient le problème central des laboratoires » alors qu’elle existe depuis près de 20 ans ? Tout simplement parce que les crédits ont été bloqués. Nous y voila donc.

Afin de donner une forme de crédibilité à leurs demandes de subventions, les chercheurs mettent en avant l’argument du chômage des jeunes qui, s’il n’est pas à même d’émouvoir un gouvernement déjà obligé d’y faire face dans bien d’autres secteurs, leur garantira au moins la sympathie du grand public. En effet, les chercheurs auraient-ils initié une telle démarche si le gouvernement n’avait pas gelé des crédits qui auraient déjà dû être versés en 2002 ?

J’en doute. Car durant ces 15 à 20 dernières années, l’avenir professionnel des jeunes dans le domaine de la recherche n’a pas semblé émouvoir la plupart des directeurs de laboratoire. Non seulement ils n’ont jamais émis le moindre signe de protestation au-delà d’une timide indignation de façade, mais en plus, ils ont accueilli au sein de leur laboratoire un nombre croissant de doctorants et post-doctorants dont ils étaient incapables d’assurer la formation, l’encadrement et l’avenir professionnel. Une fois leur contrat terminé, ces étudiants, quand ils ne pointent pas au chômage, sont envoyés à l’étranger par leur directeur afin d’accumuler des post-docs en voyant s’approcher avec effroi la limite d’âge des concours de CR1. C’est en partie ce que les chercheurs dénoncent aujourd’hui sous le terme de « fuite des cerveaux ».

Les membres du collectif « sauvons la recherche » se posent donc aujourd’hui en donneurs de leçon face à une situation qu’ils ont eux-même créée et dont ils sont incapables d’assumer la responsabilité. Bien entendu, les différentes politiques de recherche mises en place par les gouvernements qui se sont succédés depuis 20 ans sont également critiquables sur bien des points. Mais elles ne peuvent être rendues directement responsables, par exemple, du recrutement de dizaines d’étudiants dans des laboratoires ne comptant qu’un ou deux personnels encadrant, ou encore de l’exploitation de thésards sans financement, sans protection sociale et sans avenir professionnel.

Je dois admettre cependant qu’à la lecture de la pétition adressée au gouvernement, il m’a semblé que les chercheurs prenaient conscience de leur responsabilité et proposaient la seule solution efficace qui permettrait, à mon sens, de créer des emplois : leur démission. Car dans ce milieu pas plus qu’ailleurs, nul n’est irremplaçable à de très rares exceptions près. Et s’il est urgent, comme le souligne d’ailleurs la pétition, de refonder la recherche publique par la tenue d’assises nationales, je ne comprendrais pas que les personnes ayant installé et entretenu un système qu’elles dénoncent elles-mêmes aujourd’hui, participent aux discussions. Qu’elles laissent leur place à la nouvelle génération qui sera peut-être, et je le souhaite, plus responsable.

Malheureusement, je n’ai pas la sensation que les chercheurs mettent réellement en jeu leur démission : ils s’engagent uniquement à démissionner « de leurs responsabilités », terme dont je ne suis pas sûr de comprendre tout à fait la signification. Il est en tout cas un domaine où ils n’auront pas besoin de menacer d’une démission, c’est de leurs fonctions d’encadrement et de formation : ils l’ont déjà fait depuis 20 ans.

En tout état de cause, je ne saurais trop recommander une bonne dose d’humilité à toutes ces personnes qui s’estiment impliquées dans une activité, je cite, « indispensable au développement économique de notre pays, ainsi qu’à son rayonnement culturel ». Rien que ça ! Leur cerveau, dont ils brandissent la fuite à l’étranger comme une menace, a pourtant moins fait pour le développement socio-économique et l’essor culturel de la France que, par exemple, les pieds de Zinédine Zidane.

Naturellement, je ne signerai pas la pétition, même si je n’ai pas la prétention d’imaginer une seconde qu’une telle action puisse avoir une influence quelconque. D’ailleurs, j’ai pu constater que ma signature avait été avantageusement remplacée, à la fois en quantité et en qualité, puisque des personnalités du calibre de Mme Haigneré, MM. Chirac, Raffarin et même George W. Bush faisaient partie des signataires. Ceci ne manquera pas d’apporter un regain de crédibilité au nombre total de signatures annoncé, ainsi qu’à la démarche dans sa globalité.

En réalité, la seule chose que je souhaite secrètement c’est qu’au moins un responsable de laboratoire ayant employé, ces dernières années, des étudiants sans financement me lise en ce moment. Que ce texte soit porté à la connaissance ne serait-ce que d’un seul directeur ayant imposé à ses étudiants des horaires contraignants, des vacances restreintes, des présentations en congrès ou la rédaction d’appels d’offre sous couvert du « c’est pour vous que je fais ça, dans la situation actuelle, ce sera un atout pour votre avenir ». Alors celui-là ne pourra pas prendre la parole le 9 mars prochain, il ne pourra pas manifester devant le ministère, il ne pourra pas prononcer des phrases telles que « c’est dans les organismes de recherche que se trouve [...] une compétence irremplaçable pour la formation des jeunes » sans se dire que quelque part, un petit docteur d’à peine plus de 30 ans et qui n’a même pas obtenu sa thèse avec les félicitations du jury, lui aura mis le nez dedans.

Sahaga La Barra