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France-Japon : un abîme nous sépare

Par Scienscescope.Japon, le 8 mars 2004

Sciencescope, association des chercheurs et étudiants francais et francophones en poste au Japon apporte son total soutien à l’action entreprise par le comité "Sauver la Recherche". Sciencescope tient également à remercier les initiateurs du mouvement pour leur engagement quant à l’avenir des jeunes chercheurs. Tenez bon !

Jeunes ou futurs chercheurs, nous sommes pleinement conscients de la nécessité d’apporter des changements à l’organisation de la recherche en France : nous sommes les premiers concernés par son avenir. Mais ces changements ne peuvent se faire en tenant un discours schizophrène (parler de l’importance de la recherche en lui coupant les fonds) ni en y ajoutant la précarité pour ceux qui en seront les acteurs. En poste au Japon nous ne pouvons que mesurer l’abîme qui nous sépare de la France...

Budget. Le Japon, pays pauvre en ressources naturelles (rappelez-vous : "en France on n’a pas de pétrole mais on a des idées"), sait que son salut passe « par la science » [1] : état et entreprises investissent massivement dans la recherche et travaillent en étroite relation avec de fortes synergies (l’industrie assurant 72.1 % du financement de la recherche, contre 53.9% en France [2]). Est-ce en criant des fondations privées que l’on fera mieux ? Ou est-ce un état d’esprit : manque d’une culture de la recherche (effort de vulgarisation vis à vis du grand public, d’éducation dans les écoles) ? Manque d’intérêt des politiques pour un sujet dont on ne récupérera pas les dividendes avant 10, 15 ou 20 ans ? Prépondérance des grandes écoles et frilosité des grands groupes dont « un nombre infime de cadres dirigeants ont une formation par la recherche » [3] ? L’ancien PDG d’un grand groupe français, issu d’une grande école, n’aurait-il pas déclaré qu’il fallait « d’abord lui démontrer l’utilité de la recherche » (M. Mer, s’adressant aux « députés de la majorité [s’inquiétant] des coupes trop sévères », rejoignant ainsi une grande lignée de politiques [4]) ? Lors de sa prochaine visite dans "notre" beau pays, lorsqu’il viendra courtiser les grandes entreprises nippones (pour qu’elles installent leurs laboratoires en France…), qu’il leur pose la question : NTT, Mitsubishi, Sumitomo, Toyota.... savent l’utilité de la recherche. Pire ! Elles ne se contentent pas de recherche appliquée, elles font aussi de la recherche dite "fondamentale".

La crise est là ? Au Japon, loin de tout repousser aux calendes grecques (soyons patients et attendons la fin de la crise, si elle arrive, en 2005 ! Les promesses n’engagent bien que ceux qui les croient [5]), état comme entreprises, renforcent leurs budgets de recherche ("Au cours de l’exercice fiscal 2002, et en dépit de la politique d’austérité, les dépenses de l’Etat en recherche ont augmente de 2 %, après avoir cru de 5,4 % en 2001" [1]). Pour l’état, outre l’effort d’innovation, ces enveloppes supplémentaires sont aussi un moyen de réinjecter de l’argent via le service public dans les entreprises, petites et grandes (construction de nouveaux laboratoires, achat d’équipement, ...). Pour les entreprises il s’agit de rester compétitives pour pouvoir être présentes lorsque la reprise sera là : Olympus qui développe un nouveau système de code barre pour permettre aux téléphones portables de lire les codes imprimés sur les journaux et magazines (application : réserver son billet de concert, cinéma,...), Hitachi qui développe un système d’affichage d’images en 3D (applications : jeux vidéo, signalisation routière, affichage dans les magasins), Sony, en collaboration avec Mitsubishi Plastics, qui développe un plastique biodégradable résistant au feu (applications : consoles de jeu, équipements vidéo,..), Nitto Denko Corp. qui travaille sur des matériaux polymères utilisés comme vecteur pour la thérapie génique. ... [6]. Est-ce en coupant les budgets ou en fermant des laboratoires (politique française publique comme privée) que l’on reste compétitif et que l’on prépare l’avenir ?

Les Japonais sont tellement friands de nouveautés, qu’un "dicton" local dit que l’on peut s’équiper de neuf en faisant les poubelles au lendemain du nouvel an : on y jette l’ancien car on n’a pas la place de le garder. Gaspillage ? Nombre de collègues français en visite dans les laboratoires japonais s’étonnent du matériel (souvent sous-employé) à la disposition des chercheurs, ingénieurs et techniciens... S’ils voyaient nos poubelles... France, pays du tiers-monde.

Emploi. Sciencescope connaît bien les problèmes de recherche d’emploi des post-doctorants et des jeunes docteurs. Problèmes associes au retour : faible nombre de postes, éloignement qui rend toute procédure de candidature onéreuse, quand ce n’est pas tout simplement du gaspillage lorsque les postes ont été "fléchés" pour des candidats locaux. Problèmes lies à la précarité. Les CDD de notre ministre existent déjà : consultez les offres de l’ABG (qui fait par ailleurs un excellent travail mais ne peut offrir que ce qu’on lui propose) pour les "jeunes docteurs" : sur les 118 positions académiques proposées en France et publiées depuis le début de l’année, 98 sont des CDD (post-doc, ATER, .... ) soit 83% [7]. Non, la précarité n’est pas un « choix » comme voudraient le faire croire MM. R. Donnedieu de Vabres et P.-F. Mourier [8] : le CDD est tout ce qu’il nous reste, la règle plus que l’exception... Non, la précarité n’est pas un « choix » : courir de CDD en CDD n’est pas le meilleur moyen de mener un projet scientifique sur le long terme. Non, la précarité n’est pas un « choix » : il faut être vraiment optimiste pour penser construire sa vie (se marier, avoir des enfants) avec un horizon à un, deux ou cinq ans, et la mobilité qui en résulte : changer de ville, de pays, tout recommencer à nouveau (sans oublier le conjoint, pas forcement mobile).

Il faudrait enfin parler des salaires, post-doctorants ou chercheurs permanents : les écarts constatés avec la France n’ont rien à voir avec le coût de la vie mais reflètent bien l’importance qu’état et entreprises accordent à la recherche. Réponse d’un représentant de Toshiba à la question de M. Mer (Aujourd’hui, en France, les jeunes se désintéressent des carrières scientifiques. Connaissez-vous ce problème au Japon ? Comment pourrait-on le résoudre ?) : "Nous avons aussi ce problème au Japon. Il faut revaloriser le métier de chercheur, en particulier en leur donnant des salaires correspondant à leur niveau d’études" [9] . Collègues de métropole, sachez que le Japon, fidèle à son histoire, est avide de connaissances étrangères : le Japon recrute et pas uniquement en CDD.

On peut sourire de l’objectif du gouvernement japonais (obtenir 30 Nobel avant 2050) : un Nobel, cela ne se décrète pas. Mais en investissant, massivement, dans la recherche le gouvernement met toutes les chances de son cote : obtenir un Nobel devient possible. Et si, aux Etats-Unis, les chercheurs « [ont l’habitude] des prix Nobels » (Patrick Devedjian, [10]), c’est bien peut-être, parce que le gouvernement s’en donne l’ambition et leur en donnent les moyens....

Alors, « exigences insensées de M. Trautmann » comme on semble le croire dans l’entourage du premier ministre [11] ? Cet entourage est bien mal informe… « Sauver la recherche » c’est plus de la moitié de la communauté scientifique française, sans oublier ses éléments expatries [12]… Insensées ? Petit retour en arrière [13] : 1903 . Emile Combes, cela vous dit quelque chose ? Il fut premier ministre du 7 juin 1902 au 1er janvier 1904 [14]. Henri Becquerel, Pierre et Marie Curie ? Mais est-ce bien la peine de vous les présenter... [15]

Solidaires

Association Sciencescope

L’association Sciencescope regroupe étudiants, chercheurs français et francophones de toutes disciplines en poste ou ayant séjourne au Japon. Ses principaux buts sont de promouvoir et développer les échanges au sein de la communauté des chercheurs ; d’informer et d’aider les étudiants et chercheurs désireux de séjourner au Japon ; d’établir un réseau entre ces chercheurs et de valoriser l’expérience scientifique et culturelle japonaise auprès des organismes, laboratoires et entreprises. Pour en savoir plus : http://www.sciencescope.org

[1] Philippe Pons, le Japon vise une "sortie de crise" par la science, Le Monde du 18 octobre 2002.

[2] Chiffres de 2002. Martine ROYO, Recherche : l’Europe perd pied, Les Echos du 30 avril 2002.

[3] Henri Audier, Le Monde du 08 avril 2003. Voir aussi du même auteur l’excellente analyse "Et si on parlait scientifiquement de la Science", sur le site de la Société Française de Physique, http://sfp.in2p3.fr/Audier.doc.

[4] Michel Bornens et Didier Job, Savoir et pouvoir, Le Monde du 16 janvier 2004.

[5] "Sacrifice research, and the entire future of our country is compromised." So proclaimed French presidential candidate Jacques Chirac during this spring’s election campaign. If elected, he said, he would launch "a national mobilization plan for research and innovation", and boost research spending from 2.15% to 3% of GDP by 2010. The thousands of scientific jobs created under the previous government of Lionel Jospin "fell far short of needs". Nature 418 (2002) 709.

[6] source : Bulletin électronique du Japon du Service pour la Science et Technologie de l’ambassade de France à Tokyo http://www.be.adit.fr/japon.

[7] Association Bernard Gregory http://www.abg.asso.fr.

[8] R. Donnedieu de Vabres et P.-F. Mourier, Vive l’intelligence de chacun !, Le Monde du 3 mars 04.

[9] Salaire annuel d’un chercheur débutant dans l’industrie : de 6 à 10 millions de yens brut , soit de 31000 à 74000 euros. Les grands laboratoires publiques se situent au bas de cette échelle. Ces chiffres incluent divers avantages matériels : carte de transport, prise en charge logement (loyer payé à 85% pour un laboratoire de type RIKEN - équivalent du CNRS), etc.

[10] cité par http://www.inrocks.com.

[11] Nicolas Barotte, Raffarin renoue avec les chercheurs, Le Figaro du 6 mars 2004.

[12] http://collectif.des.expats.free.fr...

[13] Inspiré de Steven Weinberg, Advice to young scientists, Nature 426 (2003), 389.

[14] Ce docteur en théologie est resté dans l’histoire (?) pour avoir fait fermer plus de dix milles écoles confessionnelles. Source http://www.premier-ministre.gouv.fr....

[15] 1903 : année de leur prix Nobel.