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Par Fabienne MacKay

Témoignage d’une orpheline de France...

Ou comment je suis devenue citoyenne Australienne il y’a 3 semaines.

le 9 mars 2004

Je souhaite soutenir l’action du collectif "sauvons la recherche" et voudrais apporter mon temoignage en tant que chercheur Francais expatrié.

Je suis ingenieur du CUST (Institut des Sciences de l’ingenieur) de Clermont Fd en genie biologique (diplome 1989. Major de promotion) et docteur en Immunology (PhD a Strasbourg en 1994, felicitations du jury avec 3 publications dans des journeaux scientifiques renommes internationalement).

Le problème de l’integration des diplômés Francais dans le monde du travail Francais ne date pas d’hier, il s’est amorcé dès la fin des années 80. Avec un diplôme d’ingenieur, doublé d’un DEA avec mention, mais sans experience professionelle, j’ai été exclue d’emblée du monde du travail permanent (CDI), pour entrer dans celui de la precarité des missions interim (6 mois de travail/6 mois de chomage etc…). Je depensais énormement d’argent et d’ energie en déménagements successifs aux 4 coins de la France, aucune stabilité, je prenais ce que je trouvais, il fallait bien vivre. Je passerais sur les nombreux abus de ce parcours du combattant (ca commence par les entretiens d’embauche debiles, avec graphologie, morphopsychologie, astrologie, puis les heures sups pas payées, le statut kleenex), j’en ai eu marre.

Je me suis expatriée en Suisse fin 1989 pour travailler comme technicienne de laboratoire pour un grand groupe pharmaceutique de Bâle. Bien remunerée, mais employée en dessous de mes qualifications, je fais la demande et j’obtiens une bourse Hoffman La Roche Suisse pour faire ma thèse, au sein du groupe d’ Immunologie de Roche, en coordination avec un maître de thèse a l’ Université Louis Pasteur de Strasbourg, mon université d’attache. A l’époque j’avais également demandé un poste de thèse en France. On accordait les contrats CIFRE en entreprise au compte goutte, et aucun poste ne me fut accordé dans les universités ; la meilleure offre etait de 5000F/an pour ma thèse, autrement dit 3 mois de loyer seulement, impossible de vivre avec ca.

1994, je defends ma thèse à Strasbourg avec felicitations du jury. Mais aucun poste de post-doc n’est ouvert en France, le desert total, mes lettres recoivent des refus polis ou la plupart du temps pas de reponse du tout. Ayant fait ma these à l’ étranger, en France on ne me connait plus. Heureusement, lors d’un congrès, je rencontre le directeur du departement d’ Inflammation de Biogen Inc. à Boston aux USA (un Anglais), qui me complimente sur mes travaux et m’offre un poste de post-doc au sein de Biogen Inc. à Boston. A l’époque, les USA me faisaient peur, suite a de nombreuses emissions Francaises à la television, qui brossaient un portrait sinistre de ce pays. Mais les Assedics me deprimaient encore plus, 10 années d’ études pour pointer au chomage !!! Je ne pouvais pas accepter cette injustice.

En Octobre 1994, j’ai fait ma valise et je me suis envolée pour les Etats-Unis. Entre temps j’ai signé un contrat de travail qui stipulait que je debutais au bas de l’echelle à Biogen, remunerée US$55,000/an, ce qui a l’époque en 1994 representait 385KF !!!!

Je suis restée 5 ans a Biogen Inc., avec seulement 2 semaines de vacances les 2 premieres années, 4 semaines de vacances les 3 années suivantes. Je suis inventeur sur 4 brevets avec Biogen Inc. Une des inventions est en phase II de recherche clinique pour la maladie de Crohn’s. Je suis passée de "junior scientist" a "senior scientist" puis a "Project leader". J’ai publié, entre autre, dans la celèbre revue "Nature" en tant que premier auteur. Je suis devenue résidente permanente aux Etats Unis (Green card) en 1997 et pour cela j’ai recu le support de chercheurs Americains celebres, qui ont fait l’éloge de mon parcours scientifique (dont le prix Nobel Dr. Phil Sharp, MIT).

Je garde un excellent souvenir de cette époque pendant laquelle j’ai été accueillie, adoptée et traitée de facon remarquable. Mes superieurs n’ont cessé de louer ma formation et mon acharnement au travail. Mon effort a été récompense royalement. Je beneficiais également de moyens fantastiques pour ma recherche. Malgrés leur superiorité scientifique indiscutable, les Americains n’ont cessé de complimenter la qualite de la formation des chercheurs Francais. J’etais donc assez fière d’être l’ambassadrice de mon pays sur ce plan la.

Fin 1999, a contre-coeur, je démissionne de Biogen Inc. pour suivre mon mari Australien, nommé à un poste prestigieux de Professeur à Sydney. Biogen Inc. qui, comme moi, ne peut se résoudre a cette séparation, m’ offre $300,000/an de fonds de recherche pour poursuivre leurs projets "off shore" a Sydney. Aujourd’hui, je suis toujours consultante pour Biogen Inc.,je me rend a Boston souvent et communique chaque jour par email avec mes amis et collegues Americains.

A Sydney, j’ai demarré un groupe de recherche avec 15 chercheurs, à l’ Institut de Recherche Garvan, j’ai obtenu des financements prestigieux de l’Angleterre, un Wellcome Trust Senior Fellowship en 2001 (seulement 2 accordes en Australie cette annee là) et la semaine derniere j’ai obtenu un prestigieux MRC senior fellowship ( d’une valeur de 1.3 millions de livres sterling, seulement 5 prix accordés sur tout le Royaume unis). En Australie, je beneficie d’ un prestigieux "NHMRC Program grant", en plus des autres prix de recherche.

Je suis inventeur sur de nouveaux brevets en Australie qui ont fait l’objet d’une license avec une entreprise biotech fondée par mon mari et d’ autres partenaires scientifiques.

Je suis devenue citoyenne Australienne il y’a 3 semaines.

L’ Université de Sydney et l’ Université de la Nouvelle Gales du Sud m’ont accordé une chaire de professeur associé dans leur faculté de médecine. Cette année je suis invitée a 3 congrès internationaux pour donner une presentation en séance pléniaire.

Les chercheurs Francais qui connaissent mes travaux et cherchent a communiquer avec moi par email, le font en Anglais car plus personne en France ne sait que je suis Francaise.

Jai seulement 38 ans

Malgrés le succès de mon parcours professionel a l’étranger, j’ai de nombreuses fois tenté de revenir en France pour mettre au service de mon pays l’experience que j’ai acquise toutes ces années. Aucune offre ne m’a jamais été faite, personne n’a repondu favorablement a mes candidatures.

En depit des gros avantages professionels et materiels don’t je beneficie aujourd’hui, il n’ y’ a pas de mots pour décrire la profonde detresse que j’ai ressentie a 28 ans quand j’ai realisé qu’il n’ y’aura sans doute jamais une place pour moi en France. A cette époque, j’ etais seule, isolée et perdue au milieu d’un pays étranger, dans un appartement vide de Boston, entre 2 cartons et une valise, a des milliers de kms de ma famille et de mes amis.

Ce message est dedié a mes amis Americains et Australiens sans qui je n’aurait pas pu devenir ce que je suis aujourd’ hui, et a mes amis chercheurs d’infortune, expatries Francais comme moi et avec qui j’ai serré les coudes et qui comme moi s’en sont sorti.

Merci à L’ Amerique pour avoir vu en moi autre chose qu’ un signe du zodiaque, une analyse graphologique et une quantité negligeable dans un budget de recherche.

Merci d’ avoir partagé avec moi un peu du rêve Americain, à une époque où la France n’avait que du cauchemard economique à m’offrir. Merci à l’ Australie pour avoir adopté une orpheline de France.

Ce message est aussi un message d’aide et d’espoir, dedié a tous les jeunes chercheurs Francais, qui encore aujourd’hui, sont comme je l’ai été il y’a 10 ans, abandonnés par la France

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