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Chercheurs statutaires ou mercenaires ? par Alain Guénoche

le 7 avril 2004

Chercheurs titulaires ou mercenaires ?

La recherche publique (EPST, Universités, Instituts, Grandes Écoles) est réalisée par trois catégories de personnels : les doctorants qui préparent leur thèse, les enseignants chercheurs, dénommés par la suite professeurs, dont les activités d’enseignement et de recherche se répartissent en parts égales, et les chercheurs à plein temps. Le plus souvent, ils travaillent de conserve et sont tous réunis dans des locaux universitaires.

Les premiers font l’apprentissage du métier de chercheurs et aspirent à le devenir. Dans le meilleur des cas, ils touchent une bourse pendant une durée de trois ans. Ils ont bien du mal à boucler leur travail, à rédiger leur thèse et à obtenir des publications dans les délais impartis. Pour terminer, ils ont recours à des travaux annexes ; l’université peut leur en proposer. Sous le nom d’Ater (Attaché Temporaires d’Enseignement et de Recherche), ils remplissent la fonction d’enseignant pour une durée d’au plus deux ans. Inutile de préciser que ces postes sont rares. La plupart des autres terminent tant bien que mal - du point de vue financement - et, une fois la thèse soutenue, constituent un dossier scientifique - thèses, publications - pour obtenir la "qualification" décernée par le Conseil National des Universités, chargé de l’évaluation des professeurs. C’est le titre nécessaire pour concourir sur les postes d’Université.

Les enseignants chercheurs sont rattachés à une université. Leur service comprend 192 heures d’enseignement, une pondération permettant de différencier les cours "magistraux" des travaux pratiques ou dirigés. Ceci correspond à un demi service, l’autre moitié étant dédiée à la recherche au sein d’un laboratoire. Cet équilibre, tout théorique, était réalisable au moment où la loi a été adoptée. Il l’est de moins en moins suite, d’une part aux charges qui incombent aux enseignants - organisation des cours, gestion de l’université, contrôle continu des connaissances - et d’autre part à la recherche de moyens financiers, contrats publics ou privés, pour pouvoir réaliser leur recherche.

Les chercheurs à plein temps sont devenus les gagnants de cette diversité des statuts ; ils sont détachés des contraintes d’enseignement (horaires fixés et périodes bloquées), même s’ils participent aux cours de troisième cycle (DEA), plus libres de leur thématique et même de leur affectation, car ils sont titulaires de leur poste - privilège unique dans la fonction publique - et peuvent le transférer dans un autre laboratoire ou même une autre ville. De ce fait, ils sont souvent à la base des orientations de recherche et les moteurs des contrats demandés. En contrepartie, ils sont parfois tenus à l’écart et considérés comme des supplétifs, aptes à remplir les rapports d’activités avec leurs publications, mais qui n’interviennent que très ponctuellement dans les processus de décision - contenu des enseignements, politique de recrutement.

Que fait le doctorant une fois la thèse soutenue ? Membre du laboratoire où il travaille depuis trois quatre ans, s’il est encouragé par son directeur de thèse et l’équipe à laquelle il appartient, on le pousse à décrocher le fameux accès aux catégories professionnelles. On l’aide à candidater - faire son dossier, préparer ses auditions - pour qu’il puisse devenir un collègue à part entière. Avec un excellent dossier, il a sa chance sur les postes de chercheurs dans les EPST (généralement dans son laboratoire) et, avec un dossier moins brillant, il peut se présenter sur les postes universitaires, aux quatre coins de la France. D’où un parcours d’auditions digne du compagnonnage et, dans la plupart des cas, une affectation dans une région qu’il n’a pas choisie.

Mais souvent son dossier scientifique est trop mince pour pouvoir briller face à la rude concurrence - il y a cette année en moyenne plus de vingt candidats par poste d’entrant au CNRS. Alors on l’aide à trouver un "postdoc", c’est-à-dire un CDD de chercheur dans un laboratoire. En France, jusqu’en 2003, il n’y avait pas de tel poste et le doctorant valeureux, celui que ses maîtres jugeaient digne d’entrer dans la recherche publique, partait à l’étranger - Angleterre, USA, Allemagne, Japon, etc - où il trouvait souvent à s’intégrer plus facilement qu’ici. Il y gagnait aussi beaucoup mieux sa vie qu’un titulaire débutant en France. Finalement, on formait des chercheurs pour qu’ils partent travailler à l’étranger ! En 2003, face au ridicule de la situation, le ministère a crée 150 postes de CDD, toutes disciplines confondues. Cette année, il voudrait porter le chiffre à 550, mais en supprimant autant de postes de titulaires. Ce qui fait que l’on aiderait les jeunes chercheurs à mieux préparer des concours dans lesquels il y aurait de moins en moins de débouchés. Ce n’est plus ridicule, c’est absurde !

Ainsi, les comptables de Bercy ont pris les choses en mains. Pourquoi tous ces fonctionnaires1 ? Ces titulaires coûtent trop chers ; on ne sait pas bien ce qu’ils font - hormis l’enseignement, leurs activités sont difficiles à quantifier ; chercheur à vie, c’est une rente (insupportable, pour une société qui supporte néanmoins la rente des énarques) ! Et si les jeunes sont prêts à faire le travail en CDD, il suffit de contractualiser les chercheurs. De mettre les enseignants qui produisent peu à plein temps - service d’enseignement doublé, comme les PRAG, donc plus de problème de recrutement pour de longues années. De proposer aux chercheurs des contrats renouvelables s’ils ont satisfait aux normes de production - que l’on finira bien par définir. D’ailleurs le nombre de publications et le nombre de citations qu’elles suscitent en tiennent déjà lieu. Adopter ces règles venues des USA, c’est faire peu de cas des normes propres à chaque discipline, de l’effet copier-coller qui permet de multiplier les publications à moindre frais, de l’intelligence et de la quantité de travail qu’il y a dans chaque article. Mais avec des règles comptables, selon Bercy, il n’y a plus de problème.

En fait, il en reste beaucoup :
- D’abord un postdoc sur un contrat d’un ou deux ans ne fait pas la même chose qu’un titulaire pendant la même durée. Il cherche à faire des publications puisque c’est la chose la plus visible dans son dossier. Qu’importe l’intérêt scientifique du sujet, s’il permet de publier. Sujet qui le permettra d’autant plus facilement qu’il manquera d’envergure ; un mémoire de DEA bien mené peut donner lieu à un article ou à une conférence, mais la multiplication de travaux ponctuels ne crée généralement pas un domaine de compétence.
- De plus, la recherche dans l’urgence de publications présente bien des travers : travail incomplet, qui aurait mérité plus d’attention et de minutie. Publication avant terme que l’on complète ultérieurement par un autre article, ce qui fait que l’on voit couramment de nos jours plusieurs textes des mêmes auteurs avec de larges paragraphes communs. Je le sais, j’en ai reviewé beaucoup et j’en ai même fait ; avec l’excuse de jeunes coauteurs qui avaient des dossiers à remplir.
- Un contrat pour un travail de recherche se fait sur un sujet déjà défini. Mais qui a posé le sujet ? C’est un "directeur de recherche", quelqu’un qui a une longue expérience et qui, à force de suivre l’évolution de son domaine, a de nouvelles idées pour le développer. Il n’a pas acquis cette compétence à coup de CDD, mais parce qu’il a eu le temps de l’acquérir. Une lente maturation qui, en général, demande une dizaine d’années au moins.
- Une des bases du système, c’est le travail de thèse : faire le tour d’un problème, en trois quatre ans, en y apportant une contribution originale. Mais l’aptitude à poser des sujets et à en diriger les travaux, n’est généralement pas du ressort d’un jeune docteur. Cela relève plutôt du directeur précédemment nommé et certainement pas d’un mercenaire dont le contrat arrivera à échéance avant la fin de la thèse qu’il est sensé encadrer.
- Le chercheur confirmé passe une partie importante de son temps - jusqu’à un jour par semaine - à évaluer le travail des autres : reviewing d’articles pour des revues, des colloques, commission de spécialistes, examinateurs de demandes de moyens, rapporteur de thèses. Il le fait bénévolement sur son temps de travail et ceci n’apparaît pratiquement pas dans ses activités ; excepté pour les thèses, c’est un travail anonyme. Mais si son activité vient à être quantifiée, qui continuera à remplir cette indispensable fonction - qui consiste le plus souvent à aider les auteurs à améliorer leur texte - sans laquelle tout et n’importe quoi peut être placé sur un serveur.

Selon cette organisation "patronale" du monde de la recherche, il suffit aux "décideurs" de choisir une sujet, d’y mettre les moyens - large recrutement de chercheurs intérimaires et d’équipements appropriés - pour engranger les prix Nobel et les brevets. C’est ridicule ! On ne cherche pas plus l’un que l’autre ; on cherche à comprendre un phénomène naturel (physique, biologique, environnemental, social) et si, au cours de ses études, on trouve quelque chose de brevetable, on peut éventuellement consacrer une part de son temps à déposer un brevet ; généralement l’Anvar (organisme chargé des brevets au CNRS) vous en décourage par la masse de formulaires à remplir. On ne cherche pas à obtenir un prix Nobel ; si dans l’ensemble de son oeuvre scientifique, on a pu apporter des réponses à des problèmes qui sont, ou sont apparus ultérieurement comme essentiels, alors on peut obtenir un prix Nobel.

C’est cette conception de la recherche qu’il faut combattre ; on ne fait pas de la recherche sur un sujet particulier parce qu’il débouche sur un marché. On fait des recherches pour comprendre le monde qui nous environne, depuis la moindre particule, jusqu’à l’univers en passant par les organismes vivants ou les organisations sociales. Les politiciens voudraient réglementer un monde dont ils n’ont aucune compréhension. Ils voudraient appliquer les recettes iniques du monde moderne du travail : Tant que son niveau de compétence et de connaissance restera d’actualité, le chercheur mercenaire trouvera de l’embauche, mais s’il est dépassé par une nouvelle génération - ce qui adviendra, s’il n’a pas la possibilité de continuer à se former - il sera congédié. Cela revient à appliquer dans le domaine de la recherche la stratégie d’entreprise, où tout se mesure à l’aune de la rentabilité. C’est une politique de l’emploi qui malheureusement sévit de plus en plus et qui réduit l’homme à l’état de machine.

Certes, me diront les énarques aux costumes trois pièces de décideurs sans appel, nous allons établir des CDD pour les entrants, et un recrutement statutaire au niveau des chercheurs confirmés, c’est à dire des CR1 (pour les EPST) ou des habilités (pour les Universités). Faites vos preuves et on verra. Ce sont les fameux CDD longues durée, de trois à cinq ans, que l’on nous propose en remplacement d’autant de postes de statutaires. S’il y avait deux fois plus de postes contractuels, l’idée serait alléchante, mais ...

Que fait-on du chercheur qui aura passé entre cinq et dix ans comme CDD dans la recherche, et qui n’obtiendra pas sa titularisation ? Car bien sûr il y aura moins de postes que de candidats. Va-t-on le renvoyer à la case départ sur le marché de l’emploi ? Ou compter sur la recherche privée, que l’on aura dynamisée entre temps à coup de subventions et d’encouragements moraux ? Et votre CDD va-t-il continuer à travailler pour un salaire identique à celui d’un enseignant des collèges ou lycées, alors qu’il a fait, pour le moins, deux fois plus d’études, et passé des concours autrement difficiles ?

Et puis, c’est faire peu de cas des moeurs qui prévalent dans la recherche. Alors que la compétition est internationale, il y a un courant d’entraide exceptionnel. Les moindres idées sont éditées - les sites de préprints abondent - les bases de données, qui concentrent un travail collectif mondial - surtout en biologie moléculaire - sont accessibles à tous, les méthodes de calcul les plus sophistiquées sont programmées et l’on peut même utiliser les ordinateurs des autres ! Pourquoi tant de générosité ? Parce que cette compétition est intellectuelle. Mettez là sur un terrain plus sensible, celui de l’emploi, et je doute que la collaboration reste aussi intense. Chercheur contractuel, pourquoi irais-je expliquer ce que j’ai compris, si mes concurrents peuvent en tirer profit ? Adieu les séminaires, les groupes de travail, les colloques nationaux ; seules comptent les publications de rang A et ne comptez pas sur moi pour aider les autres. Adieu l’encadrement, le reviewing, l’évaluation, toute l’activité bénévole qui fait partie du métier de chercheur. Bonjour l’ambiance !

Vous m’avez bien compris : recruter des chercheurs contractuels, c’est faire une recherche opportuniste - courir après les publications et les brevets inutiles. C’est faire une recherche inhumaine où la compétitivité prime sur la connaissance. C’est condamner à terme le travail d’évaluation et de formation par la recherche qui est réalisé, dans le système actuel, par des chercheurs expérimentés qui ont pris en charge le développement d’un domaine de connaissance et qui y concourent de leur mieux.

Alain Guénoche