L’Association "Sauvons la Recherche" Groupes de travail Comités loc. et transv. Université de printemps 2011 EUROPE
Accès thématique Emploi et précarité Communiqués de SLR Actualités communiqués partenaires
Médiathèque Les archives Documentation revue de presse Tribunes et Contributions
accueil contact plan du site admin
caractères +caractères -
article
réactions (5)
Accueil / Tribunes et Contributions / LETTRE A MESSIEURS LES INSPECTEURS DES FINANCES

LETTRE A MESSIEURS LES INSPECTEURS DES FINANCES

Par Miné, le 12 mars 2004

Certains journaux - Le Figaro le 9 mars, après Les Echos la veille - commentent la crise de la recherche française sous le titre « CNRS : un rapport dénonce un modèle à bout de souffle ». Trois inspecteurs des finances ont remis à la demande du ministre du budget ce document dont les journaux se sont procuré une copie. Pour les chercheurs, à qui l’on a pas remis de copie, il ne reste donc qu’à lire la presse pour savoir ce que pensent d’eux ces hauts fonctionnaires chargés du diagnostic.

On y parle du nombre de chercheurs, du budget, de la direction du CNRS, du Comité national, des membres élus ou nommés, de l’évaluation des moyens, des personnels et des laboratoires. Pas une allusion en revanche sur le nombre de publications scientifiques, sur leur citation dans des revues étrangères, sur les brevets, sur les contrats de coopération avec des entreprises, sur les rapports avec les universités ou les Ecoles d’ingénieurs. Pas une citation sur les programmes internationaux, sur les prix Nobel, les Medal Fields. Au vu de ces articles, un lecteur qui ne saurait pas ce qu’est le CNRS pourrait à juste titre se demander quelle est la production de cette organisme. La réponse est simple : le rôle du CNRS est de produire de la science, fondamentale et appliquée. Apparemment ce mot est tellement étranger à l’univers intellectuel des inspecteurs des finances qu’il n’est même pas mentionné une seule fois dans les articles des journaux cités. Le général De Gaulle, qui n’était pas tendre par ailleurs, voulait « chercher des trouveurs ». Il n’avait pas de formation scientifique particulière mais il comprenait, lui, comme beaucoup de ses concitoyens, que l’accroissement des connaissances a une utilité et que si l’on ne cherche pas, on a peu de chance de trouver. Alors, pour l’information de ces hauts fonctionnaires qui, semble-t-il, ne savent pas juger autre chose que le « correctement administratif » voici quelques informations de base. Il n’existe pas de science française, simplement de la science universelle où les Français doivent constamment se confronter à la concurrence mondiale. Pour publier dans une revue, presque toujours en anglais, il faut passer par un jury international où personne ne fait de cadeau. Tout brevet déposé en France devient au bout d’un an un brevet européen. La part des budgets de l’Union européenne est en augmentation constante (environ 15% des financements des laboratoires français actuellement) et les obtenir requiert un temps précieux de la part des chefs d’équipe. Les collaborations avec les entreprises, en particulier les PME, sont elles aussi en augmentation constante, contrairement à une idéologie de « tour d’ivoire » largement derrière nous depuis des années. La statistique de la recherche publique française inclut la recherche militaire (25%), ce qui n’est pas le cas de la plupart des autres pays et fausse d’autant la comparaison. Quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage ; et quand on ne propose aucun avenir aux jeunes, aucun remplacement des chercheurs qui vieillissent, on accuse le système d’être « à bout de souffle ». Logique ! Une suggestion constructive, maintenant, aussi bien pour les inspecteurs des finances, que pour les journalistes qui relatent leurs conclusions (car il y a manifestement plus de scientifiques qui lisent les journaux économiques, que de financiers qui lisent les publications scientifiques). Pourquoi ne pas commander un rapport sur la compétence des inspecteurs des finances à examiner la politique scientifique du pays ? Un rapport établi selon des normes scientifiquement reconnues, c’est à dire en faisant appel à des experts indépendants, dont des étrangers, examinerait cette élite franco-française, qui semble ne pas avoir poussé la porte de beaucoup de laboratoires et s’être contenté de consulter l’organigramme et le bilan comptable du siège parisien du CNRS. Des hauts fonctionnaires allemands, américains, suédois ou japonais pourraient donner leur avis. Ils pourraient par exemple s’interroger sur la validité de sélectionner à l’age de 20 à 25 ans, pour une carrière à vie, ces plus hauts produits du système de sélection de la haute administration. On reproche aux chercheurs, souvent avec raison, d’occuper, après des années d’expérience professionnelle, un poste à vie, alors que ce poste est obtenu actuellement à l’âge de 30 ans - au mieux - dans une conjoncture où la situation de scientifique précaire ne cesse de se dégrader. Le CNRS ne manque pas d’excellents sociologues, ethnologues, économistes et psychologues capables de fournir une étude de niveau international. Voici un bon sujet de recherche finalisée dont les résultats intéresseront l’ensemble de la nation.

Philippe Miné Directeur de Recherches Laboratoire Leprince-Ringuet, Palaiseau