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Etre acteur du mouvement en Guyane ?!

le 16 mars 2004

Kourou, Guyane française, 8000 kms des centres parisiens !

La Guyane où l’on vient de lancer Rosetta. Moins bien connue hélas par la communauté scientifique pour sa quantité de "beaux" objets d’étude :

- une forêt tropicale modèle de biodiversité pour la "gestion durable",

- des sites industriels "remplis" d’impacts environnementaux,

- une multiplicité de groupes ethniques et de cultures,

- des besoins technologiques originaux sur un vaste territoire où les matériaux souffrent du climat et où les voies d’accès routier sont rares,

- des maladies tropicales avec leurs vecteurs et leur épidémiologie

- une société "française et europenne dans un contexte amazonien" qui se devrait d’être un modèle de développement durable. A inventer dans toutes ses composantes économiques, juridiques, politiques, environnementales, technologiques ...

- et plein d’autres encore, je prie mes collègues oubliés de m’excuser ...

Un territoire sous développé où la moitié de la population a moins de 25 ans, avec des records de chômage, de RMI, de sida, d’illagalités en tous genre ... et seulement 25% d’une classe d’âge passe le bac !

Une petite centaine de chercheurs et ingénieurs entre Université, EPST, EPIC et autres structures (une bonne vingtaine). Des micro-équipes dont les responsables sont de toutes façons localisés ailleurs aux Antilles ou dans l’hexagone, et du coup, peu de responsables concernés par la démission, démissionner de quoi ?

J’ai la chance de diriger une jeune Unité Mixte entre quatre organismes (CIRAD, INRA, CNRS, ENGREF) dynamique avec 15 chercheurs, une trentaine de permanents, 7 doctorants. Mercredi dernier j’ai démissionné ... dans le silence, loin des manifs. Parce que comme tout le monde, je suis fatiguée des restrictions sur nos budgets de fonctionnement, de ne pas pouvoir offrir d’avenir à nos jeunes doctorants, de devoir en demander toujours plus aux personnels techniques et administratifs dans des systèmes de plus en plus compliqués (faire fonctionner une Unité qui se doit de suivre les règles et les contraintes de 4 organismes qui s’ignorent plus ou moins les uns les autres, voilà le délice quotidien de nos secrétariats administratifs !).

Jeudi nous recevions le Préfet de Guyane accompagné du DRRT. Visite programmée depuis longtemps, dans une période pré-électorale de réserve. Nous avons montré notre enthousiasme, nos compétences, nos difficultés aussi. Certains chercheurs ont souhaité marquer l’événement et je les remercie de leur soutien créatif : nous portions un badge "thésards en galère, personnels en colère, DU démissionnaire".

Quel avenir maintenant ? On nous promet un pôle universitaire "d’excellence" depuis 6 ans. C’est long, beaucoup trop long. Nous l’aurions voulu créatif et pragmatique et l’enthousiasme s’effrite au fur et à mesure de l’avancement d’un projet qui met de plus en plus en évidence le manque de moyens à la hauteur des ambitions initiales, les carcans administratifs, le poids de l’histoire. Des grains de sable partout ! Un président d’EPST en mission m’a dit un jour "les grains de sable n’ont jamais empéché les trains d’avancer". Il n’y a pas de trains en Guyane, plutôt des vélos pour qui le sable est très corrosif hélas !

On nous promet à Paris des changements structurels, des "campus autonomes" ? Pouvons nous être autonomes en Guyane ? nous manquons de cerveaux, de moyens, et surtout de maturité ! Le sous-développement pourrait-il être guéri par l’indépendance ? ça se saurait !

Et pourtant nous sommes fiers de nous, fiers du chemin parcouru. Mon Unité n’a pas à rougir devant tous les critères normalisés des évaluations : publications surtout, ressources propres, formation de doctorants, enseignement en général ... Fiers donc parce que pas plus mauvais que les autres, au contraire. Mais inquiets parce que certainement plus fragiles.

Le point positif qui réchauffe ? le soutien passif des gens simples et normaux qui ne comprennent pas grand chose à notre crise mais qui ont confiance dans des "savants" qui aiment leur métier et ne s’y enrichissent guère. Des gens qui trouvent scandaleux qu’un jeune qui a fait 10 ans d’études se retrouve condamné à empiler des CDD ou à s’expatrier. Le simple bon sens fait beaucoup de bien.

Meriem FOURNIER Directrice de l’UMR ECOlogie des FOrêts de Guyane.