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Pour qui se prennent les grands groupes ?

le 16 juillet 2003

Il s’agit d’un monsieur qui cherche du travail et qui s’appelle « Alphonse ».

Depuis sa tendre enfance, Alphonse a toujours été un élève plutôt brillant. Il était premier de sa classe au C.P., a réussi un 18/20 en mathématiques au BEPC, a eu son bac scientifique haut la main et reçu son diplôme de Bac+5 avec mention bien. Bardé de diplômes et gonflé de confiance en soi, il se mit donc à chercher du travail. Alphonse fut reçu en entretien d’embauche et on lui proposa le boulot suivant : · Un CDD de trois années éventuellement renouvelable d’un an · Des moyens de fonctionnement très limités · Un salaire 50% en dessous du prix du marché. · Un poste basé à Paris (Alphonse en originaire d’une lointaine province) · Statut cadre (comprendre : tu ne peux pas déclarer tes heures supplémentaires) Alphonse était conscient des désavantage de cette offre accepta tout de même pour les motifs suivants : · Il peut choisir son domaine d’activité · Le boulot est passionnant · La chance d’être titularisé dans un grand groupe prestigieux.

En effet, le groupe en question s’appelle Mirec, une entreprise leader du marché avec plusieurs centaines de milliers d’employés et une agence dans toutes les grandes villes de l’hexagone. En plus, Mirec est reconnu pour avoir une politique sociale et paternaliste envers ses employés. Alphonse reçu parallèlement une offre de chez Secpriv, mais, ce groupe ayant mauvaise réputation, il ne donna pas suite.

Alphonse, confiant, signe le CDD proposé par Mirec et commence à bosser d’arrache pied.

La vie tourne et Alphonse rencontre l’Amour. Rien de plus normal, me direz-vous, à 25 ans ? Mais étant en situation précaire, il retarde ses projets car son bienveillant patron lui a confirmé qu’il passera bientôt en CDI. Heureusement sa dulcinée est compréhensive ?

Les trois premières années passent, et Alphonse ne compte ni les efforts ni les sacrifices : déplacements très fréquents, voyages d’affaires à l’Etranger, utilisation de son ordinateur personnel, nuits blanches et week-end à potasser des dossiers, déménagement en région parisienne, etc ? Il demande alors une augmentation ou une prime, mais rien ne lui est accordé : il stagne à un peu plus que le SMIC.

Au milieu de la troisième et dernière année de son CDD, son big boss lui assène une première vérité : « on ne sait pas si on va pouvoir te proposer le CDI promis, car, tu sais, Alphonse, le contexte économique n’est pas très favorable ?.[?] La seule possibilité serait d’accepter un second CDD de quelques mois, d’ici quelque temps, peut-être que ? ». Choix cornélien : soit Alphonse accepte la proposition émanant de Mirec, soit il perd le bénéfice de trois années de boulot acharné. Il opte pour la première solution et quelques mois plus tard, alors que le deuxième CDD touche bientôt à sa fin, son patron lui fait savoir que, au mieux, il pourra éventuellement lui proposer « un troisième CDD de quelques mois à nouveau ? Et encore ! Ce n’est pas certain.. Je ne pourrais te confirmer tout ça un mois avant la fin du CDD actuel. Tu sais les clients se font rares ? ». Alphonse commence à perdre patience et voyant les membres de son proche entourage se lancer dans des acquisitions immobilières, avoir des enfants etc, etc ?, à presque 30 ans maintenant, il s’interroge si le grand groupe paternaliste n’est pas en train de le prendre pour une vache à lait. Mais bon, cela fait maintenant quatre ans qu’il court après ce poste au sein de Mirec, ce grand groupe prestigieux, alors il ne lâche pas. Quelques semaines passent, et Alphonse apprend que pendant le troisième CDD, il va devoir passer une sorte d’examen interne organisé par les grands chefs du siège social. Cet examen est uniquement sur dossier, il ne comporte aucune épreuve et le candidat n’a pas le droit de défendre son point de vue ! La rumeur ajoute qu’en supplément des critères officiels, une série de critères officieux serait utilisée. Or personne ne les connaît vraiment. De toutes les façons, même s’il réussit l’examen, ce sera à lui de trouver des offres d’emploi au sein de Mirec ! En outre, les postes seront le plus souvent basés à l’autre bout de la France et la période d’essai est de une année ! Alphonse tente alors d’en savoir plus et interroge son supérieur direct au cours du seul entretien annuel. Il affirme ne pas en savoir beaucoup plus que lui. De toute manière, les grands chefs du siège social refusent tout entrevue et renvoient Alphonse vers le site Intranet qui plante tout le temps !

A cette époque, Alphonse est âgé de 28 ans, galère depuis 4 ans de CDD en CDD et croise alors un de ses vieux potes du lycée, Gérard. Il se remémore avoir eu de meilleurs résultats au bac que lui. Alors au fil de la discussion les deux amis, sympathisant de nouveau, comparent leurs situations. Voici ce qu’il faut en retenir.

Effectivement, Gérard était moins doué qu’Alphonse. Il n’a fait qu’un petit BTS « génie climatique » alors qu’Alphonse a obtenu avec mention un diplôme universitaire en cinq ans. Or, après avoir galéré un an après son BTS, Gérard est aujourd’hui titulaire d’un CDI de chef d’équipe chez Secpriv (le grand concurrent de Mirec). On lui confie des projets ambitieux avec des budgets (mais aussi la pression) en relation avec les objectifs fixés. Evidemment , tout n’est pas rose (pression, travail parfois ingrat, planning surchargé, etc ?), mais le salaire de Gérard est 50% plus élevé que Alphonse chez Mirec. Cela fait maintenant trois ans que Gérard est propriétaire d’une confortable maison dans sa campagne natale qu’il n’a d’ailleurs jamais quitté. Il est également très fier de présenter à son vieux pote du lycée ses deux enfants de trois et un an ? Lui, Alphonse est toujours en CDD, habite un petit appartement de banlieue parisienne en fin de bail, n’a toujours pas d’enfants et s’apprête à aller pointer au chômage dans quelques semaines.

Alphonse arrive donc à la conclusion suivante. En France, les grands groupes prestigieux comme Mirec peuvent vraiment tout se permettre : CDD sur CDD, aucun certitude d’embauche, salaires parmi les plus bas du marché, des moyens de travail ridicule (même pas un petit ordi à 1000 euros) ? Aux yeux d’Alphonse, les patrons de Mirec forment une belle bande de capitalistes anti-sociaux. Il ne manquerait plus qu’il soit américain et le tableau serait complet !!

Pourtant, non, Mirec est bien un groupe français. C’est le MInistère de la RECherche. Et Alphonse, c’est moi, aujourd’hui, en train de boucler ma thèse. Gérard est effectivement un de mes potes du lycée que j’ai croisé récemment. Il travaille dans le SECteur PRIVé.

A la suite de mon DEA, en septembre 1999, j’ai signé un contrat CIFRE de trois années qui a été renouvelé cette année. Il prend fin au 31 juillet 2003, nous sommes en avril et je brigue un poste d’ATER. Dans le meilleurs des cas, la réponse (qu’elle soit positive ou négative) ne me parviendra pas avant septembre. Ce contrat particulièrement précaire est moins bien payé que ma bourse CIFRE et m’oblige à déménager. Tout ceci pour envisager une qualification en janvier 2004. Cette « autorisation à chercher du boulot » me permettra de postuler sur un poste à l’autre bout de la France avec un période d’essai de une année ! 5 années pleines après le début de ma thèse ! Ce contexte ne contient aucune certitude. Tout ça pour un salaire à peine dans les standards du marché.

En conclusion, j’ai deux questions à poser : · Est-ce parce que j’ai choisi de travailler dans un secteur de passion (la recherche) qu’on m’oblige à supporter cette sévère précarité assortie d’une mobilité nationale ? · Est-ce parce que j’ai choisi de travailler dans un secteur de passion (la recherche), qu’il m’est impossible de fonder une famille sans crainte de l’avenir avant 30-35 ans ?

Il y a quelques mois, sur le site Internet du Sénat, un forum libre se tenait à propos de la réforme de l’agrégation. Un des intervenants (un professeur des universités) demandait à durcir les critères de recrutement (agrégation+post doctorat obligatoires ce qui implique une titularisation vers 35 ans) et à obliger les personnels enseignants à une plus grande mobilité internationale (un mouvement tous les trois à cinq ans était préconisé). Même les multinationales de la grande distribution ne font pas pire.

Quelle forme de civilisation nous propose-t-on là ?

A bon entendeur, salut !

Il est clair que le débat actuel sur les moyens de fonctionnement de la recherche est préoccupant. mais il n’est pas la seule forme d’inquiétude que nous devons avoir : pourquoi il y a si peu de candidats en troisième cycle ?