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Analyse critique du rapport intitulé « Du Nerf » (http://www.pasteur.fr/pasteur/dunerf.html)

Par Le Collectif APRES (Acteurs Précaires de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur)-http://jccp.ouvaton.org/apres.html-Mailto:apres@no-log.org

le 25 mai 2004

Un diagnostic biaisé, une vision du monde inquiétante

Le texte « Du Nerf » (pour désigner « Donner Un Nouvel Essor à la Recherche Française ») nous paraît se baser sur un diagnostic biaisé, grossissant l’ampleur de certains problèmes tandis que d’autres sont totalement éludés. Ainsi, les questions de l’enseignement, de la dimension européenne ou de la reconversion des personnels sont très brièvement abordées pour être d’autant mieux mises de côté.

Surprenant dans un texte affirmant soulever les problèmes de façon directe et sans tabous... Ainsi distordu, l’état des lieux présenté n’a pour seul but que de soutenir les propositions qui le suivent, propositions traduisant des convictions idéologiques, loin de la prise en compte des réels problèmes du système de recherche et d’enseignement supérieur actuel.

La restructuration de la recherche scientifique proposée par « Du Nerf » se base sur très peu d’idées, mais énoncées de manière récurrente et répétée, tel le concept flou "d’excellence", la disparition des grands organismes nationaux, la constitution de grands pôles décentralisés, et la précarisation des métiers de la recherche, autant d’évolutions présentées comme inévitables et indispensables. Toute réalité allant à l’encontre de ces propositions est consciencieusement passée sous silence.

Enfin, l’ensemble du texte maintient un flou constant, se gardant d’aller au bout des propositions avancées et de considérer clairement les conséquences néfastes qu’elles induiraient, laissant le lecteur avec un sentiment de profond malaise.

Dans la suite de ce texte, nous chercherons à montrer que les constats sur lesquels les propositions se basent sont peu réalistes et tout à fait partisans. Nous illustrerons alors par des exemples actuels les propositions de « Du Nerf » afin de rendre compte de ce qu’elles mettraient pratiquement en place, si elles étaient malheureusement appliquées.

1. L’EMPLOI SCIENTIFIQUE : TROQUER STABILITÉ DE L’EMPLOI CONTRE PRÉCARITÉ DE LUXE

"On a, tout un temps, recruté les meilleurs cerveaux à bas prix au CNRS, à l’INSERM et dans les universités, en partie grâce à la stabilité de l’emploi. Ces dispositions sont devenues insuffisantes, comme le montre la fuite des cerveaux." (p. 16).

Après ce constat, les auteurs proposent de troquer la stabilité de l’emploi contre l’augmentation des salaires, d’introduire des primes au mérite, et de conserver les emplois stables uniquement à ceux dont l’"excellence" serait établie et irrévocable. Nous cherchons ci-dessous à démontrer que (i) le constat est mal posé, et (ii) la proposition pour remédier au pseudo-constat est proprement inacceptable.

1.1. La fuite des jeunes chercheurs : un alibi pour augmenter les salaires des chefs d’équipes

Concernant les raisons présumées de la « fuite des cerveaux », acceptée comme dogme de départ sans aucune référence ni statistiques à l’appui (en effet, cette « fuite » n’est pas évidente dans le domaine des sciences sociales), « Du Nerf » invoque le manque d’incitations salariales. Or, le fait que de nombreux jeunes chercheurs partent à l’étranger n’est pas dû aux salaires modestes des emplois stables français, mais au fait qu’ils se heurtent à des baisses dramatiques du nombre de ces postes ouverts aux concours !

Aujourd’hui, sur un poste de CR2 ou de maître de conférence, des dizaines de concurrents se présentent et nombreux sont ceux ayant un profil déjà très bon (ils sont dits "qualifiés") et ne trouvant pas d’emploi en France. Au final, la pression au recrutement (nombre de candidats par rapport au nombre de postes à pourvoir) est supérieure à 6, et ceux qui ne sont pas sélectionnés doivent se résoudre à partir.

La "fuite des cerveaux" n’est donc pas l’exil de chercheurs ayant un poste de fonctionnaire en France, c’est celui des jeunes chercheurs n’ayant pas encore été recrutés, et qui, face à l’absence de perspectives dans leur pays, sont contraints d’aller voir ailleurs. Ils sont forcés à la "mobilité" que l’on peut considérer comme non choisie, ou en tout cas fortement incitée. En effet, que pourraient-ils faire d’autres ?

1.2. Une proposition honteuse : augmenter la disparité salariale au sein des équipes de recherche

Maintenant, considérons l’une des seules proposition concrète du rapport « Du Nerf » : l’introduction d’une rémunération au mérite. Plusieurs questions se posent : à qui offrir et sur quelle base d’évaluation proposer ce type de rémunération ? Si l’on s’en tient à ce qui existe déjà aujourd’hui avec les « Contrats d’Interface » de l’INSERM, seuls les chefs d’équipes se voient attribuer une somme mensuelle de 1 500 euros pendant 5 ans. Un simple calcul : 1 500 euros chaque mois correspond à une prime annuelle de 18000 euros pour les chefs d’équipes. Une prime annuelle d’un technicien correspond généralement à un mois de salaire, soit près de 1 500 euros. Les Chefs d’équipes touchent alors 12 fois plus qu’un technicien... Est-ce ce genre d’organisation sociale qu’entend mettre en place « Du Nerf » !? Concernant la base d’évaluation proposée pour ce type de rémunération, nous n’avons trouvé aucun exemple concret proposé par « Du Nerf » montrant comment ce type de rémunération pourrait être appliquée, notamment, il est fait référence implicite à "l’excellence".

Mais qu’est-ce que "l’excellence" ? Comment la mesurer ? Cette notion nous évoque dangereusement celle de supériorité, sources de légitimation première de théories fascisantes. Quant à un système de rémunération au mérite, d’un simple point de vue éthique, il nous paraît proprement scandaleux d’en évoquer l’éventualité alors que des milliers d’acteurs précaires (techniciens, administratifs, doctorants, postdoctorants, et stagiaires) produisent une partie considérable des résultats de la recherche dans des conditions inacceptables, ne bénéficiant d’aucun des droits les plus élémentaires des travailleurs : cotisations pour la retraite et le chômage, congés maladie et maternité... Tant qu’un financement et le respect de ces droits ne sont pas garantis à ces catégories, hors de question de parler de primes au mérite.

1.3. Recherche, éducation : le service public sacrifié pour de mesquines économies

Du côté de l’enseignement, il n’est pas non plus fait mention de la multitude de vacataires précaires et sous payés qui ont permis à l’université d’absorber le choc de la massification de l’enseignement supérieur sans que les moyens nécessaires au bon déroulement de cette révolution n’aient été alloués. Ainsi, affirmer que "d’énormes efforts" (p. 7) ont été consentis dans ce domaine est inacceptable. Selon les propres normes du ministère, il manque plus de 15000 enseignants-chercheurs dans les universités pour que les conditions d’encadrement des étudiants soient correctes ! Seuls les enseignants-chercheurs eux-mêmes ont dû fournir d’énormes efforts, et ceci se généralise à l’ensemble du service public : constatant une situation "alarmante", les instances dirigeantes, loin de s’attaquer aux vrais problèmes, se tournent vers les personnels, toujours trop nombreux et trop peu efficaces, pour leur annoncer qu’il va falloir faire des sacrifices, tandis que les revenus des chefs d’entreprise augmentent de 11 % en 2003.

Il paraît incohérent de vouloir renforcer la sélection des personnels par un prolongement sous forme de CDD, aussi bien payés soient-ils, de la période d’essai avant obtention d’un poste fixe, tout en reconnaissant que "la recherche française brille dans beaucoup de domaines" (p. 7). Cela traduit clairement l’ambition d’imiter le mode de fonctionnement des Etats-Unis qui attirent les chercheurs du monde entier, tout en sacrifiant leur propre système de formation à la recherche, devenu inutile puisque les autres pays financent pour eux la formation des chercheurs qu’ils recruteront. Cela traduit aussi un manque de courage de la part des décideurs et des employeurs devant la prise de risque : les expressions "quasi irréfutable" et "d’une probabilité de succès suffisamment élevée" (p. 19) paraissent déplacées quand on parle de la recherche, qui s’intéresse à la découverte de l’inconnu et dont les avancées sont par essence bien souvent imprévisibles.

1.4. La stabilité de l’emploi... réservée aux seuls chefs d’équipes !

Cette conception de la recherche est tout à l’opposé de la relation de confiance qu’il est nécessaire de rétablir entre les acteurs de la recherche, le gouvernement et la société. De plus, il est particulièrement choquant de remarquer que « Du Nerf » propose que l’instauration des contrats temporaires ne touchera que ceux qui aujourd’hui n’appartiennent pas encore de façon permanente au système, à savoir les jeunes (en vérité, ils y appartiennent, car ils en assurent le bon fonctionnement, mais ne sont pas du tout reconnus). Encore une belle preuve de courage !! A l’inverse, il sera garanti aux chercheurs de "50 ou 60 ans" (qui, eux, n’hésiteraient pas à se soulever contre toute réforme les menaçant) qu’ils ne seraient pas licenciés pour cause de baisse de performance ! "Il n’y a aucune raison de déstabiliser la profession à ce point" (p.19), comme si le fait de rendre encore plus précaire l’emploi des jeunes par ces CDD ne constituait pas une déstabilisation !! Condamner tous ceux qui n’auront pas "une médaille Fields à 30 ans" à une mobilité forcée faite d’une accumulation de contrats précaires, leur interdisant une vie de famille épanouie, est inconcevable.

"Il serait injuste de promouvoir l’excellence sans des dispositifs d’accompagnement" (p. 11). Mais c’est exactement ce qui est fait dans ce texte ! Car une fois ce constat fait, seule la promotion de "l’excellence" y est développée en long et en large, la question de la reconversion des personnels non-"excellents" étant immédiatement jetée à la trappe.

1.5. Les personnels techniques et administratifs considérés comme des petites mains, rien de plus...

Il n’est évidemment pas non plus fait mention des personnels techniques et administratifs, destinés à servir de petites mains dans les futures plateformes présentées comme indispensables, véritables services communs pour les chercheurs statutaires, seul personnel reconnu parmi tous les acteurs de la recherche.

Aucune évolution de carrière en perspective pour les ITA ou IATOSS, qui seront exclus des problématiques scientifiques pour se limiter aux seuls travaux manuels et systématiques, dévalorisants et ennuyeux lorsqu’ils sont déconnectés de toute participation à l’élaboration des projets de recherche.

2. DÉCENTRALISER LE SYSTÈME ET CENTRER LES STRUCTURES DE LA RECHERCHE ET DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR SUR LES PÔLES DE DYNAMISMES ÉCONOMIQUES

L’idée de fond qui est soulevée par « Du Nerf » est de savoir quelle est l’unité optimale de production et donc d’évaluation de la recherche. Ils établissent que le système actuel d’évaluation scientifique fonctionne mal sans donner les sources de ce constat, et qu’il convient de recentrer les structures de la recherche et de l’enseignement supérieur, mais aussi les personnels qui se verraient gouverner par leur hiérarchie locale plutôt que par leurs pairs comme c’est le cas aujourd’hui.

Les grands organismes nationaux sont ainsi accusés de tous les maux, tandis que les universités ne sont pas une seule fois remises en question, victimes "doublement affaiblies par les Grandes écoles (...) et les grands organismes". "La confusion est inhérente aux grands organismes de recherche" (p.7), rien de moins !

2.1. Une haine profonde des Établissements publics de recherche

Tout au long du texte, l’évaluation est sans cesse présentée comme primordiale, sans jamais discuter le niveau d’évaluation optimale. C’est pourtant dans les grands organismes qu’elle est la plus développée.

Selon les auteurs, les campus, "de dimension relativement modeste", permettront une évaluation efficace, "alors qu’il n’existe aucun moyen évident d’évaluer le CNRS dans son ensemble" (p. 15). Cette remarque est totalement hors sujet : quel intérêt d’évaluer le CNRS dans son ensemble ? Dans aucun pays occidental, l’Université n’est évaluée dans son ensemble ! De plus, les unités de recherche sont toutes évaluées régulièrement et les unités mixtes constituent déjà des structures de taille raisonnable pour une évaluation de la part de l’université : pourquoi cette évaluation n’existe-t-elle pas ? Quelle justification partisane motive ainsi « Du Nerf » à accuser ainsi le CNRS ?

En parlant des unités mixtes, basées dans les universités et où se retrouvent 80 % des personnels du CNRS, on comprend mal quels sont les "lieux largement coupés de l’enseignement et des universités" (p. 11) dont il est question dans le texte... Un autre argument en faveur des pôles d’ "excellence" semble contradictoire : en effet, le fait de reconnaître que "l’excellence résulte rarement d’une action strictement individuelle" aboutit par la suite à la nécessité de développer de grands pôles où "la pensée scientifique bouillonne". Comment alors prétendre recruter "les meilleurs", alors que l’ "excellence" ne reposerait pas sur l’échelle individuelle ?? Si c’est le pôle tout entier qui est "excellent", à qui attribuer les primes au mérite ??

2.2. De grands pôles de recherche publique au service du secteur privé

Plus loin dans le texte, on peut lire que ces pôles amélioreraient les "relations de proximité" (p. 14) qui aboutiraient entre autres à la négociation de contrats industriels, comme si cela était une grande nouveauté.

Pourtant, ceci est déjà le cas aujourd’hui, nombre d’unités mixtes survivent grâce à de tels contrats. Par ailleurs, soulignons aussi que la recherche publique académique, puisque c’est elle qui est principalement remise en question dans « Du Nerf », ne doit pas devenir un ensemble de laboratoires d’études au service de l’industrie qui lui sous-traiterait des travaux d’ingénierie à faible coût : la recherche fondamentale est non finalisée, et ne doit pas être pilotée par des intérêts industriels. Ses grands principes (service public pour le bien de tous) ne doivent pas être pervertis par une quête désespérée de financements auprès des industries.

Enfin, il paraît indispensable de souligner que les auteurs de « Du Nerf » font ici implicitement basculer la place de l’université dans notre société, passant d’une mission de transmission et de production des connaissances aujourd’hui, à une mission de formation appliquée et de développement industriel.

Ces pôles devraient aussi être des "lieux naturels de dialogue avec le public, d’explication de la recherche". Bizarrement, les universités sont déjà aujourd’hui des lieux où sont accueillis les étudiants et donc idéalement des lieux de dialogue avec l’ensemble de la société. Il n’est pas du tout analysé dans le texte pourquoi il existe néanmoins un problème de communication entre ces communautés, et il n’est absolument pas clair que les pôles soient mieux à même d’y remédier.

3. EN CONCLUSION

Ce texte, qui fait de la quête de "l’excellence" une priorité absolue sans jamais en définir les termes, est la négation même de l’humanité des acteurs de la recherche dans leur ensemble.

Selon les auteurs de « Du Nerf », les chercheurs devraient se restreindre à n’être que des "cerveaux", tandis que les personnels techniques seraient des robots à leur service.

Ce texte promet un monde de la recherche régi par les dogmes de la productivité et de la rentabilité et où la précarité serait pour les moins nantis le mode d’organisation sociale optimal.

Ce monde, nous n’en voulons pas.